NE NOUS SÉPAREZ PAS

NE NOUS SÉPAREZ PAS
PARTIE I — LE JOUR OÙ ILS ONT TOUT PERDU
À Lyon, la pluie avait commencé avant l’aube.
Elle tombait sans violence, mais sans pause, dessinant de longues lignes grises sur les vitres de l’appartement des Moreau. Dans la petite cuisine, une tasse de chocolat froid était restée sur la table depuis la veille. Une veste d’homme pendait encore près de l’entrée. Sur le dossier d’une chaise, une écharpe de femme attendait quelqu’un qui ne reviendrait plus.
Lucas Moreau avait quinze ans.
Depuis trois jours, il n’avait presque pas dormi.
Il était assis sur le bord du canapé, vêtu de son vieux sweat bordeaux, les coudes sur les genoux. Ses cheveux châtain étaient en désordre. Ses yeux brûlaient de fatigue, mais chaque fois qu’ils se fermaient, il revoyait la même chose.
La porte.
Les deux policiers.
Le visage de sa tante Claire derrière eux.
Et cette phrase qu’aucun enfant ne devrait entendre.
Vos parents ont eu un accident.
Au début, Lucas avait pensé qu’ils étaient blessés.
À l’hôpital.
Peut-être inconscients.
Il avait demandé quand il pourrait les voir.
Personne ne répondait vraiment.
Puis on avait prononcé le mot décédés.
Deux fois.
Sa mère.
Son père.
La même nuit.
La même route.
Le même accident.
Lucas n’avait pas pleuré immédiatement.
Il avait regardé Théo.
Son petit frère de six ans était assis par terre avec une petite voiture rouge dans les mains. Il ne comprenait pas tout, mais il avait compris assez pour sentir que le monde venait de devenir dangereux.
— Papa revient quand ? avait-il demandé.
Lucas se souvenait du silence.
Sa tante s’était tournée vers la fenêtre.
Un policier avait baissé les yeux.
Lucas, lui, avait marché jusqu’à son frère.
Il s’était agenouillé.
Il avait voulu dire quelque chose de juste.
Quelque chose d’adulte.
Mais rien ne venait.
Alors il avait simplement pris Théo dans ses bras.
Et depuis ce moment-là, Théo le quittait à peine.
Trois jours.
Trois nuits.
Il dormait contre Lucas.
Mangeait si Lucas mangeait.
Allait aux toilettes seulement si Lucas attendait devant la porte.
Chaque fois qu’un adulte arrivait à l’appartement, il attrapait le sweat de son frère et le serrait de toutes ses forces.
Comme s’il savait déjà qu’on allait essayer de les séparer.
Ce matin-là, quelqu’un frappa à la porte.
Théo surgit immédiatement du couloir.
— Lucas.
Sa voix tremblait.
Lucas se leva.
— C’est rien.
— Qui c’est ?
— Je sais pas.
Théo s’accrocha à sa manche.
Lucas ouvrit.
Maître Julien Martin se tenait devant eux.
Quarante-cinq ans.
Costume bleu marine.
Manteau humide.
Visage fatigué mais calme.
Il connaissait la famille depuis plusieurs années.
Pas comme ami intime.
Comme avocat.
Le père de Lucas l’avait consulté pour des questions professionnelles et patrimoniales. Lucas l’avait vu deux ou trois fois à la maison.
— Bonjour, Lucas.
— Bonjour.
Julien regarda Théo.
— Salut, champion.
Théo ne répondit pas.
Il se cacha derrière son frère.
Julien n’insista pas.
— Je peux entrer ?
Lucas hésita.
Puis s’écarta.
Julien posa son sac.
Il regarda autour de lui.
L’appartement était presque exactement comme avant l’accident.
C’était ce qui le rendait si difficile à supporter.
Sur le réfrigérateur, une liste de courses écrite par leur mère.
Dans l’entrée, les chaussures de leur père.
Sur une étagère, un dossier ouvert que personne n’avait touché.
La vie s’était arrêtée au milieu d’une phrase.
Julien s’assit.
— Lucas, je dois te parler de ce qui va se passer maintenant.
Théo se rapprocha encore.
Lucas le sentit.
— À propos de quoi ?
Julien prit quelques secondes.
— De vous deux.
Lucas savait.
Depuis la veille, il entendait les adultes murmurer.
Tutelle.
Protection.
Famille.
Placement.
Il détestait tous ces mots.
— On reste ici.
Julien ne répondit pas immédiatement.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es mineur.
— Je sais.
— Et Théo aussi.
— Je sais.
— La loi doit vérifier qui peut s’occuper de vous.
Lucas serra les mâchoires.
— Moi.
Julien le regarda.
— Lucas.
— Moi.
Théo leva les yeux vers lui.
Lucas posa instinctivement une main sur son épaule.
— Je sais faire à manger.
Julien ne sourit pas.
— Je sais.
— Je l’emmène à l’école.
— Lucas.
— Je sais quand il a ses médicaments pour l’asthme.
— Ce n’est pas—
— Papa travaillait tard. Maman aussi parfois. Je m’occupais déjà de lui.
Julien le laissa parler.
— Je sais faire ses devoirs avec lui. Je sais qu’il déteste les petits pois. Je sais qu’il fait des cauchemars s’il regarde des dessins animés avec des loups. Je sais qu’il faut laisser la lumière du couloir allumée.
La voix de Lucas trembla.
— Personne ne le connaît comme moi.
Julien regarda Théo.
Le petit garçon avait baissé la tête.
Puis Julien dit doucement :
— Je te crois.
Lucas inspira.
— Alors c’est bon.
— Non.
Le mot tomba avec une douceur qui le rendit plus dur.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as quinze ans.
— Et alors ?
— Parce que tu es aussi un enfant.
Lucas eut un rire sans joie.
— Plus maintenant.
Julien resta silencieux.
Cette phrase lui fit mal.
Lucas continua :
— J’ai pas le choix.
— Tu devrais avoir le droit d’en avoir un.
— J’en ai un.
Il regarda son frère.
— Lui.
Théo serra son sweat.
Julien baissa les yeux quelques secondes.
Puis il expliqua.
Il existait une tante.
Claire Moreau, sœur de leur père.
Elle habitait à Grenoble.
Elle avait proposé d’accueillir Théo temporairement.
Lucas aussi, techniquement.
Mais son appartement était petit.
Son travail impliquait beaucoup de déplacements.
Et surtout, Claire avait déjà dit qu’elle ne se sentait pas capable de prendre en charge un adolescent “aussi fermé et difficile” que Lucas.
Julien n’utilisa pas ces mots.
Lucas les connaissait déjà.
Il les avait entendus derrière une porte.
— Elle veut Théo mais pas moi.
Julien ne répondit pas.
— C’est ça ?
— Elle pense qu’une solution différente pourrait être meilleure pour toi.
Lucas se leva.
— Non.
Théo sursauta.
Lucas se força à baisser la voix.
— Non.
Julien leva légèrement une main.
— Rien n’est décidé.
— Elle le prendra pas.
— Lucas—
— Je la laisserai pas.
Théo commença à pleurer.
Pas fort.
Un petit bruit étouffé.
Lucas se tourna immédiatement vers lui.
— Hé.
Il s’agenouilla.
— Regarde-moi.
Théo secoua la tête.
— Ils vont me prendre.
— Non.
— Tata Claire a dit—
— Non.
Lucas le prit contre lui.
— Personne te prend.
Julien regarda les deux garçons.
Il savait que cette promesse était trop grande pour Lucas.
Mais il ne pouvait pas lui demander de la retirer devant Théo.
Quand le petit garçon se calma un peu, Julien reprit.
— Il y aura une audience.
Lucas releva les yeux.
— Quand ?
— Dans quelques jours.
— Et le juge décide ?
— Le juge examinera ce qui est le mieux pour vous.
— Ensemble ?
Julien hésita.
Lucas vit l’hésitation.
— Ensemble ?
— Il essaiera de préserver le lien entre vous.
— Ça veut dire quoi ?
Julien soupira.
— Ça veut dire que la justice considère généralement qu’il est important que des frères restent en contact.
Lucas se redressa.
— En contact ?
Sa voix devint froide.
— Je veux pas être “en contact” avec mon frère.
Julien ne répondit pas.
— Je veux vivre avec lui.
— Je sais.
— Je veux l’emmener à l’école.
— Je sais.
— Je veux être là quand il se réveille.
— Je sais.
— Je veux pas le voir deux heures le mercredi comme si j’étais quelqu’un de sa famille qu’il faut visiter.
Julien inspira.
— C’est précisément ce qu’on va essayer d’éviter.
— Essayer ?
Lucas secoua la tête.
— Tout le monde dit essayer depuis trois jours.
Il détourna les yeux.
— Les médecins ont essayé de sauver maman.
Silence.
Julien sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
Lucas reprit :
— La police a essayé d’arriver vite.
Sa voix trembla.
— Maintenant vous allez essayer de nous laisser ensemble.
Il regarda Julien.
— Moi, j’ai besoin que quelqu’un réussisse.
Julien resta silencieux longtemps.
Puis il ouvrit son sac.
— Alors on va préparer le dossier correctement.
Lucas fixa les documents.
— Quel dossier ?
— Celui qui va montrer au juge que vous séparer brutalement serait une erreur.
Le visage de Lucas changea.
— Vous allez nous aider ?
— Oui.
— Vraiment ?
— Vraiment.
Lucas s’assit.
Julien sortit plusieurs feuilles.
— Mais tu dois comprendre une chose.
— Quoi ?
— Ton objectif ne peut pas être de prouver que tu peux remplacer tes parents.
Lucas fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que tu ne peux pas.
La phrase lui fit mal.
Julien continua avant qu’il ne réagisse.
— Et personne ne devrait te demander de le faire.
Il regarda Lucas.
— Il faut montrer que tu es essentiel à Théo, pas que tu dois devenir son père à quinze ans.
Lucas baissa les yeux.
— Ça change quoi ?
— Tout.
Julien se pencha légèrement.
— Si tu arrives devant le juge en disant que tu veux travailler, payer un loyer, élever seul ton frère et arrêter l’école, il entendra surtout qu’un enfant veut sacrifier son avenir pour en protéger un autre.
Lucas serra les mâchoires.
— Et c’est mal ?
— C’est admirable.
Julien marqua une pause.
— Et dangereux.
Lucas ne répondit pas.
— Tu dois rester son frère.
— Mais quelqu’un doit s’occuper de lui.
— Oui.
— Alors qui ?
Julien regarda les documents.
— C’est ce qu’on doit trouver.
Les jours suivants devinrent une course.
Les obsèques eurent lieu.
C’était un jeudi matin.
Le ciel était clair pour la première fois depuis l’accident.
Lucas détesta ça.
Il aurait préféré la pluie.
Il lui semblait injuste que Lyon puisse être belle ce jour-là.
Théo porta un petit manteau vert foncé.
Lucas resta près de lui tout le temps.
À l’église, Théo demanda :
— Ils sont dans les boîtes ?
Lucas sentit son cœur se briser.
— Oui.
— Ils ont froid ?
Lucas ferma les yeux.
— Non.
— T’es sûr ?
— Oui.
Théo hocha la tête.
Puis murmura :
— Quand on rentre, tu dors avec moi ?
— Oui.
Lucas ne savait plus combien de promesses il pouvait faire.
Il les faisait quand même.
Après les obsèques, Claire Moreau s’approcha.
Elle avait quarante-huit ans.
Elle semblait épuisée.
Elle embrassa Théo.
Puis regarda Lucas.
— Comment tu tiens ?
— Bien.
Ils savaient tous les deux que c’était faux.
Claire baissa la voix.
— J’ai parlé aux services.
Lucas se raidit.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il faut une solution.
— On en a une.
— Lucas—
— On reste ensemble.
Claire soupira.
— Je ne veux pas vous séparer.
— Alors le fais pas.
— Ce n’est pas moi qui décide.
— Mais tu as dit que tu pouvais prendre Théo.
Elle pâlit légèrement.
— Temporairement.
— Et moi ?
Claire regarda autour d’elle.
— On peut trouver quelque chose près de Grenoble.
Lucas rit.
— Quelque chose ?
— Une famille d’accueil, peut-être un établissement—
— Non.
— Lucas.
— Non.
Théo approcha.
Lucas cessa immédiatement de parler.
Claire le vit.
Elle baissa la voix.
— Je sais que tu veux le protéger.
— Alors aide-moi.
— Comment ?
Lucas la regarda.
— Dis au juge qu’on doit rester ensemble.
Claire ne répondit pas immédiatement.
Cette hésitation suffisait.
Lucas détourna les yeux.
— Laisse tomber.
Il prit Théo par la main.
Claire l’arrêta doucement par la voix.
— Lucas.
Il se retourna.
Elle avait les yeux humides.
— J’ai peur de ne pas être capable de vous prendre tous les deux.
Lucas resta silencieux.
Claire continua :
— Ce n’est pas parce que je ne veux pas de toi.
— C’est pareil.
— Non.
— Pour moi, si.
Puis il partit.
Le soir, Julien revint.
Lucas lui raconta.
L’avocat ne sembla pas surpris.
— Claire a peur.
— Elle veut Théo.
— Elle pense qu’il est plus simple à accueillir.
— Parce qu’il a six ans.
— Oui.
Lucas regarda son frère endormi sur le canapé.
— Il est pas simple.
Julien sourit légèrement.
— Je sais.
— Il fait des crises quand il perd ses chaussettes.
— Ça arrive.
— Il refuse de manger si les pâtes touchent la sauce.
— Tragique.
Lucas sourit malgré lui.
Puis redevint sérieux.
— Il se réveillera la nuit.
Julien regarda Théo.
— Oui.
— Et il demandera maman.
Silence.
— Puis papa.
Julien ne répondit pas.
Lucas continua :
— Et après il me demandera moi.
Sa voix se brisa.
— Et si je suis pas là ?
Julien posa doucement son stylo.
— C’est ce qu’il faut expliquer au juge.
Lucas essuya rapidement ses yeux.
— Je pleurerai pas.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il croira que je suis pas capable.
Julien secoua la tête.
— Pleurer ne prouve pas que tu es incapable.
— Les adultes pensent ça.
— Certains adultes sont idiots.
Lucas le regarda.
— Un avocat peut dire ça ?
— Seulement après dix-neuf heures.
Lucas eut un petit rire.
Julien continua :
— Tu n’as pas besoin de jouer à l’adulte devant le juge.
— Alors je fais quoi ?
— Tu dis la vérité.
— La vérité, c’est que je peux m’occuper de Théo.
Julien secoua doucement la tête.
— Non.
Lucas se crispa.
— La vérité, c’est que tu veux rester avec lui parce que vous venez de perdre vos parents et que vous êtes devenus le seul repère stable l’un pour l’autre.
Il marqua une pause.
— Et ça, c’est beaucoup plus fort.
La veille de l’audience, Lucas ne dormit pas du tout.
Vers deux heures du matin, Théo se réveilla.
— Lucas ?
— Oui.
— T’es là ?
— Oui.
— Tu dors ?
— Non.
Théo se glissa contre lui.
— Le juge, il est méchant ?
Lucas regarda le plafond.
— Je sais pas.
— Il va nous séparer ?
Lucas sentit son ventre se nouer.
Il aurait voulu mentir.
Dire non.
Promettre.
Mais Julien lui avait répété de ne pas faire de promesse qu’il ne contrôlait pas.
Alors Lucas répondit :
— Il va écouter.
Théo réfléchit.
— Et après ?
— Après… on verra.
Le petit garçon resta silencieux.
Puis :
— Moi, je veux rester avec toi.
Lucas ferma les yeux.
— Moi aussi.
— Même quand je suis pénible ?
— Surtout quand t’es pénible.
— Pourquoi ?
— Parce que sinon personne voudrait de toi.
Théo donna un petit coup dans son bras.
Lucas rit doucement.
Puis son rire disparut.
Théo posa sa tête contre son épaule.
— Lucas ?
— Quoi ?
— Si on nous sépare, tu viens me chercher ?
Lucas sentit les larmes monter.
Cette fois, il ne put pas les retenir.
Il répondit dans l’obscurité :
— Oui.
Théo ferma les yeux.
Lucas resta éveillé jusqu’au matin.
Et pour la première fois depuis la mort de ses parents, il eut peur non seulement de perdre son frère.
Mais de ne pas être assez fort pour empêcher que cela arrive.
PARTIE II — CE QU’UN FRÈRE PEUT PROMETTRE
Le tribunal de Lyon était encore presque vide lorsqu’ils arrivèrent.
Les couloirs sentaient le bois ancien, le papier et le chauffage.
Lucas portait le même sweat bordeaux qu’il avait choisi depuis les obsèques.
Claire lui avait proposé une veste.
Il avait refusé.
— Papa m’a acheté ce sweat.
Elle n’avait pas insisté.
Théo portait son pull vert.
Il tenait la main de Lucas si fort que ses petites phalanges blanchissaient.
Maître Martin les attendait près d’une grande porte.
— Bonjour.
Lucas hocha la tête.
— Il est là ?
— Le juge ?
— Oui.
— Probablement.
Théo regarda la porte.
— Il ressemble à quoi ?
Julien réfléchit.
— À un juge.
Lucas leva les yeux au ciel.
— Très utile.
Julien sourit.
— Bernard Lemaire. Soixante-cinq ans. Beaucoup d’expérience en affaires familiales.
— Il a des enfants ?
— Je ne sais pas.
Lucas fronça les sourcils.
— Vous savez pas ?
— Contrairement aux séries américaines, on ne fait pas une enquête sur la famille du juge.
— Dommage.
Julien devint sérieux.
— Lucas.
— Oui ?
— Tu te souviens de ce qu’on a dit.
— Je parle quand il me pose une question.
— Oui.
— Je dis la vérité.
— Oui.
— Je crie pas.
— De préférence.
Lucas regarda Théo.
— Et s’il dit qu’on doit être séparés ?
Julien resta silencieux.
— Maître Martin.
— On pourra contester certaines décisions.
— Mais aujourd’hui ?
— Aujourd’hui, écoute d’abord.
Lucas hocha la tête.
La porte s’ouvrit.
Ils entrèrent.
La salle était moins grande que Lucas l’avait imaginée.
Pas de marteau.
Pas de grandes déclarations théâtrales.
Des bancs en chêne sombre.
Des murs de pierre claire.
Des piles de dossiers.
Une lumière pâle venant de hautes fenêtres.
Quelques adultes assis au fond.
Claire était là.
Elle avait les yeux rouges.
Lucas choisit de ne pas la regarder.
Le juge Lemaire entra.
Tout le monde se leva.
Lucas observa son visage.
Cheveux gris.
Lunettes.
Expression sérieuse.
Pas méchante.
Cela ne le rassura pas.
Ils s’assirent.
L’audience commença.
Les adultes parlèrent d’abord.
Beaucoup.
Trop.
Situation patrimoniale.
Évaluation familiale.
Scolarité.
Capacité d’accueil.
Écart d’âge.
Besoin de stabilité.
Vulnérabilité du plus jeune.
Lucas détestait la façon dont on parlait de leur vie comme si elle était devenue un dossier.
À un moment, il sentit Théo bouger.
— J’ai faim, murmura-t-il.
Lucas sortit discrètement un biscuit de sa poche.
Julien le vit.
Le juge aussi.
Lucas se figea.
Lemaire ne dit rien.
Théo mangea.
L’audience continua.
Claire fut interrogée.
— Madame Moreau, vous avez indiqué pouvoir accueillir Théo temporairement.
— Oui.
— Et Lucas ?
Elle hésita.
Lucas regarda droit devant lui.
— Mon appartement est petit.
Le juge attendit.
— Et mon travail m’oblige à partir plusieurs jours par mois.
— Cela concerne les deux enfants.
— Oui.
Claire serra ses mains.
— Mais Théo a six ans. Je pensais qu’il serait plus facile d’organiser une garde autour de lui.
Le juge regarda Lucas.
Puis Claire.
— Et Lucas ?
Claire inspira.
— Je… je pensais qu’un adolescent pouvait peut-être être accueilli dans une structure adaptée.
Lucas baissa les yeux.
Le juge posa une autre question.
— Avez-vous parlé de cette hypothèse avec lui ?
Claire resta silencieuse.
— Non.
Lucas serra les dents.
Théo se rapprocha.
Puis une éducatrice mandatée pour l’évaluation prit la parole.
Elle expliqua que Lucas assumait déjà un rôle parental très important.
Trop important.
Elle souligna que son attachement à Théo était extrêmement fort.
Mais elle ajouta :
— Il faut éviter de transformer le frère aîné en substitut parental permanent.
Lucas sentit son cœur accélérer.
Encore cette idée.
Comme si aimer Théo était devenu un problème.
Julien le remarqua.
Il posa discrètement une main sur son avant-bras.
Attends.
L’éducatrice continua :
— Une séparation brutale pourrait toutefois provoquer une détresse importante chez les deux mineurs, notamment chez Théo qui présente actuellement un fort besoin de proximité avec Lucas.
Le juge nota quelque chose.
Lucas essaya de lire.
Impossible.
Puis Lemaire leva les yeux.
— Lucas.
Le garçon se redressa.
— Oui, Monsieur.
— Tu comprends pourquoi nous sommes ici ?
— Oui.
— Explique-moi.
Lucas prit une respiration.
— Parce que mes parents sont morts et que personne sait quoi faire de nous.
Un silence.
Julien ferma brièvement les yeux.
Le juge, lui, ne sembla pas offensé.
— Tu as le sentiment qu’on ne sait pas quoi faire de vous ?
— Oui.
— Et toi, que voudrais-tu ?
Lucas regarda Théo.
Puis le juge.
— Qu’on reste ensemble.
— Chez qui ?
Lucas hésita.
C’était la question qu’il craignait.
— Chez nous.
— Seuls ?
— Non.
Il se reprit.
— Enfin… je pourrais—
Julien bougea légèrement.
Lucas s’arrêta.
Le juge le remarqua.
— Tu pourrais quoi ?
Lucas serra les mains.
— Je pourrais m’occuper de lui.
— À quinze ans ?
— Je le fais déjà.
— Tu vas à l’école.
— Oui.
— Tu as besoin de poursuivre tes études.
— Oui.
— Tu as aussi besoin de temps pour toi.
Lucas eut presque envie de rire.
Du temps pour lui.
Il ne savait même plus ce que cela signifiait.
— Je m’en fiche.
Le juge fronça légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
Lucas regarda Théo.
— Parce qu’il a besoin de moi.
Lemaire resta silencieux.
— Et toi, Lucas ?
Il ne comprit pas.
— Quoi ?
— De quoi as-tu besoin ?
Lucas ouvrit la bouche.
Rien ne vint.
Le juge attendit.
— J’ai besoin qu’il reste.
Lemaire le regarda longtemps.
Lucas sentit ses yeux brûler.
Puis le juge demanda :
— Tu crois que t’occuper de ton frère signifie que tu dois renoncer à tout le reste ?
Lucas hésita.
— Si c’est nécessaire.
Julien baissa légèrement la tête.
Le juge soupira.
— Tu es prêt à quitter l’école ?
— Oui.
— À travailler ?
— Oui.
— À prendre en charge seul un enfant de six ans ?
— Oui.
Sa voix tremblait.
Le juge resta silencieux.
Puis :
— Tu vois, c’est précisément ce qui m’inquiète.
Lucas sentit une vague de panique.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es prêt à disparaître pour protéger ton frère.
La phrase frappa la salle.
Lucas resta immobile.
Lemaire poursuivit :
— Et ce n’est pas ce que tes parents auraient voulu pour toi.
Lucas sentit quelque chose casser.
— Vous les connaissiez pas.
Le ton était plus dur.
Julien murmura :
— Lucas.
Mais le juge leva une main.
— Non. Il a raison.
Lucas regarda Lemaire.
Le juge continua :
— Je ne les connaissais pas.
Silence.
— Alors dis-moi ce qu’ils auraient voulu.
Lucas inspira.
Il revit sa mère dans la cuisine.
Son père réparant un vélo.
Les disputes pour les devoirs.
Les dimanches.
Le bruit de la cafetière.
Puis la dernière fois qu’il avait vu sa mère.
Elle avait dit :
Surveille ton frère cinq minutes, on descend chercher la voiture.
Cinq minutes.
Elle n’était jamais remontée.
Lucas baissa les yeux.
— Papa disait toujours que je devais protéger Théo.
Sa voix se brisa.
— Même quand il faisait des bêtises.
Quelques personnes au fond baissèrent les yeux.
— Maman disait que j’étais son héros.
Théo regarda son frère.
Lucas continua :
— Alors je peux pas juste le laisser partir chez quelqu’un d’autre.
Le juge ne répondit pas.
Lucas sentit les larmes venir.
Il voulait les retenir.
Il échoua.
— Papa et maman ne sont plus là…
Le tribunal devint complètement silencieux.
Lucas tira Théo plus près de lui.
— Mais moi, je peux encore m’occuper de lui.
Sa voix trembla.
— S’il vous plaît…
Il regarda directement le juge.
— Ne nous séparez pas.
Théo enfouit son visage contre lui.
Les mains du petit garçon serraient le sweat bordeaux.
Lucas ferma les yeux une seconde.
Puis Théo murmura :
— Lucas… je veux rester avec toi.
Le juge Lemaire posa une main sur le dossier.
Son expression changea.
Pas de manière théâtrale.
Sa mâchoire se contracta légèrement.
Il regarda Théo.
Puis Lucas.
Au fond, une femme porta une main à sa bouche.
Claire pleurait silencieusement.
Julien baissa les yeux.
Le juge ne dit rien pendant plusieurs secondes.
Puis il prononça une phrase que Lucas n’avait pas prévue.
— Je ne vais pas rendre ma décision aujourd’hui.
Lucas pâlit.
— Quoi ?
— J’ai besoin d’informations complémentaires.
— Mais—
— Lucas.
Le juge parla doucement.
— Je t’ai entendu.
Le garçon resta silencieux.
— Maintenant, j’ai besoin de trouver une solution qui vous permette de rester frères sans te forcer à devenir père.
Lucas ne sut pas quoi répondre.
L’audience fut suspendue.
Aucune décision.
Aucune victoire.
Aucune séparation non plus.
Dans le couloir, Lucas s’effondra sur un banc.
Théo contre lui.
— Il a dit non ? demanda le petit garçon.
Lucas secoua la tête.
— Non.
— Il a dit oui ?
— Non.
Théo réfléchit.
— Alors il a dit quoi ?
Lucas ferma les yeux.
— Qu’il sait pas encore.
Théo soupira.
— Les adultes savent jamais rien.
Lucas eut un rire nerveux.
Julien s’approcha.
— Il a demandé une nouvelle évaluation.
— Ça veut dire quoi ?
— Il cherche une autre solution.
Lucas leva les yeux.
— Laquelle ?
Julien s’assit.
— Je ne sais pas encore.
Lucas regarda le couloir.
Puis Claire apparut.
Elle s’arrêta devant eux.
— Lucas.
Il ne répondit pas.
— Je peux te parler ?
— Non.
Claire encaissa.
— D’accord.
Elle se tourna vers Théo.
Puis s’arrêta elle-même.
— Je suis désolée.
Lucas releva les yeux.
Claire pleurait.
— De quoi ?
— D’avoir pensé qu’il fallait choisir lequel de vous deux je pouvais gérer.
Lucas resta immobile.
Claire s’assit en face.
— J’avais peur.
— Vous avez tous peur.
— Oui.
Elle acquiesça.
— Et j’ai laissé ma peur décider avant même de chercher.
Lucas la regarda.
— Chercher quoi ?
Claire hésita.
— Une façon de vous prendre tous les deux.
Lucas se figea.
— Quoi ?
— Je ne dis pas que c’est possible.
— Encore “possible”.
— Je sais.
Elle essuya ses yeux.
— Mais cette fois, je veux vraiment essayer.
Lucas ne sourit pas.
Il ne la remercia pas.
Il demanda simplement :
— Pourquoi maintenant ?
Claire regarda Théo.
Puis Lucas.
— Parce que je t’ai entendu parler dans cette salle.
Sa voix se brisa.
— Et j’ai compris que tout le monde te demandait d’être courageux pendant que moi, adulte, je cherchais surtout une solution confortable.
Lucas baissa les yeux.
Claire continua :
— Tu ne dois pas porter Théo seul.
— Alors aidez-moi.
Elle hocha la tête.
— Oui.
Pour la première fois, ce mot ne sonna pas comme une promesse vide.
PARTIE III — UNE MAISON POUR TROIS
Claire vivait à Grenoble dans un appartement de soixante-cinq mètres carrés.
Deux chambres.
Un bureau minuscule.
Un salon étroit.
Impossible d’y installer durablement deux enfants supplémentaires sans tout bouleverser.
Quand elle revint chez elle après l’audience, elle resta assise près d’une heure au milieu du salon.
Elle regarda les meubles.
Les livres.
Les plantes.
La chambre d’amis qui servait de débarras.
Puis elle appela son employeur.
Claire travaillait comme ingénieure dans une entreprise d’énergie renouvelable.
Elle voyageait souvent.
Toulouse.
Genève.
Marseille.
Parfois trois nuits par semaine.
C’était la première raison qu’elle avait donnée pour expliquer pourquoi elle ne pouvait pas accueillir Lucas.
Mais ce n’était pas toute la vérité.
La vérité était qu’elle avait eu peur de lui.
Pas physiquement.
Émotionnellement.
Lucas lui ressemblait trop à son frère.
Même façon de se fermer lorsqu’il souffrait.
Même refus de demander de l’aide.
Même colère silencieuse.
Théo était petit.
Plus simple à prendre dans ses bras.
Lucas, lui, lui rappelait chaque seconde que son frère était mort.
Claire en avait honte.
Elle demanda un rendez-vous à sa directrice.
— J’ai besoin de réduire les déplacements.
— Combien de temps ?
— Je ne sais pas.
— Claire, tu diriges une partie de l’équipe terrain.
— Je sais.
— Pourquoi maintenant ?
Claire prit une respiration.
— Parce que mon frère et ma belle-sœur sont morts.
Sa directrice connaissait l’accident.
— Et leurs deux garçons risquent d’être séparés.
Silence.
— Tu veux les prendre ?
Claire regarda la fenêtre.
— Oui.
C’était la première fois qu’elle le disait clairement.
Pas Théo.
Les prendre.
Tous les deux.
Sa directrice resta silencieuse.
— On peut réorganiser pendant six mois.
Claire releva les yeux.
— Vraiment ?
— Pas gratuitement.
— Je sais.
— Tu perdras la prime terrain.
— D’accord.
— Et tu devras probablement accepter un poste plus administratif ensuite.
Claire pensa à sa carrière.
Aux années passées à grimper.
Aux projets.
Puis aux mains de Théo accrochées au sweat de Lucas.
— D’accord.
Le problème suivant était l’appartement.
Claire visita plusieurs logements.
Trop chers.
Trop loin.
Trop petits.
Puis Julien l’appela.
— J’ai peut-être une piste.
— Laquelle ?
— L’appartement des parents.
Claire se tut.
— À Lyon ?
— Oui.
— Mais il fait partie de la succession.
— Exact.
— Lucas et Théo en héritent.
— En partie, sous administration.
Claire comprit.
— On pourrait y vivre.
— Théoriquement.
— Le juge accepterait ?
— Cela permettrait de maintenir Lucas dans son collège, Théo dans son école, leurs repères, leurs affaires.
Claire sentit quelque chose se mettre en place.
— Et moi, je m’installe à Lyon.
— Si ton entreprise accepte.
— Elle a un bureau ici.
Julien sourit à travers le téléphone.
— Alors on tient peut-être quelque chose.
Claire regarda autour de son appartement grenoblois.
Son ancienne vie.
Puis elle répondit :
— On le fait.
Quand Lucas apprit le projet, il resta méfiant.
— Tata Claire vivrait ici ?
— Oui.
— Tout le temps ?
— Oui.
— Et elle nous surveille ?
Julien sourit.
— Elle serait votre tutrice provisoire, donc oui, en quelque sorte.
Lucas fronça les sourcils.
— Elle pourra décider de tout ?
— Pas de tout.
— Elle peut m’interdire de sortir ?
— Tu as quinze ans. C’est assez probable.
Lucas soupira.
— Super.
Julien sourit.
— Tu voulais une solution réaliste.
Lucas regarda Théo jouer sur le tapis.
— Et on reste ensemble ?
— Si le juge valide.
Lucas ne sembla pas satisfait.
— Il peut encore dire non ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il doit vérifier que Claire peut réellement assumer.
Lucas baissa les yeux.
— Elle pourra pas.
Julien l’observa.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Elle nous voulait pas tous les deux.
— Elle a changé d’avis.
— Les adultes changent souvent d’avis.
Julien comprit ce qu’il voulait dire.
Ses parents avaient promis de rentrer.
Claire avait dit ne pas pouvoir l’accueillir.
Le juge n’avait rien décidé.
Les adultes avaient perdu toute valeur de stabilité.
— Tu as peur qu’elle vous abandonne après.
Lucas ne répondit pas.
C’était donc ça.
Julien continua :
— Tu devrais lui dire.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle dira que non.
— Et ?
— Et si après elle le fait quand même, ça sera pire.
Julien resta silencieux.
La logique était douloureuse.
Mais parfaitement cohérente.
Claire emménagea provisoirement à Lyon deux semaines plus tard.
Les débuts furent mauvais.
Très mauvais.
Le premier soir, elle voulut préparer des légumes.
Théo refusa.
— Maman faisait des coquillettes le lundi.
Claire regarda Lucas.
Lucas répondit :
— On est lundi.
Claire rangea les légumes.
Elle fit des coquillettes.
Le lendemain, elle déplaça par erreur les chaussures de leur père.
Lucas entra dans une colère froide.
— Pourquoi vous avez touché ?
— Elles étaient au milieu.
— Elles étaient pas au milieu.
— Lucas—
— Remettez-les.
Claire resta immobile.
Puis remit les chaussures exactement là où elles étaient.
Quelques jours plus tard, elle voulut ranger le manteau de leur mère dans un placard.
Théo fit une crise.
— Non !
Il hurla.
S’accrocha au tissu.
Lucas arriva immédiatement.
— Laissez !
Claire lâcha le manteau.
Théo se cacha derrière Lucas.
Claire comprit.
Elle avait cru devoir “faire fonctionner” la maison.
Elle n’avait pas compris que pour les garçons, chaque objet était encore un morceau de leurs parents.
Alors elle arrêta de ranger.
Elle demanda.
— Est-ce que je peux déplacer ça ?
Parfois Lucas disait oui.
Souvent non.
Elle acceptait.
Peu à peu, ils établirent de nouvelles règles.
Claire préparait le dîner.
Lucas aidait.
Théo mettait les couverts.
Lucas continuait d’accompagner son frère à l’école certains matins.
Pas tous.
Claire insistait.
— Tu dois dormir.
— Je peux l’emmener.
— Je sais.
— Alors ?
— Alors moi aussi.
Lucas détestait cette phrase au début.
Puis il commença à comprendre.
Elle ne lui retirait pas Théo.
Elle partageait le poids.
Une nuit, Théo fit un cauchemar.
Il cria.
Lucas surgit de sa chambre.
Claire aussi.
Ils arrivèrent en même temps.
Théo tendit les bras.
— Lucas !
Lucas monta sur le lit.
Le prit contre lui.
Claire resta près de la porte.
Pendant vingt minutes, Lucas rassura son frère.
Puis Théo se rendormit.
Lucas resta assis.
Claire murmura :
— Va te coucher.
— Non.
— Lucas.
— Il va se réveiller.
— Je reste.
Lucas la regarda.
— Il voudra moi.
— Peut-être.
— Alors je reste.
Claire s’assit au pied du lit.
— On peut rester tous les deux.
Lucas ne répondit pas.
Ils restèrent.
Une heure.
Dans le silence.
Puis Claire murmura :
— Ton père faisait pareil.
Lucas tourna la tête.
— Quoi ?
— Quand tu étais petit.
Lucas fronça les sourcils.
— Vous vous souvenez ?
— Oui.
Elle sourit légèrement.
— Tu faisais des terreurs nocturnes.
— Moi ?
— Horribles.
Lucas presque sourit.
— Papa restait assis à côté de toi jusqu’à ce que tu te rendormes.
Silence.
— Il avait peur de mal faire.
Lucas baissa les yeux.
— Papa avait peur ?
Claire eut un petit rire.
— Tout le temps.
Cette idée sembla bouleverser Lucas.
Son père avait été grand.
Fort.
Certain.
Du moins dans son souvenir.
— Il disait jamais.
— Les adultes sont très forts pour ça.
Lucas regarda Théo.
Puis demanda :
— Vous aussi, vous avez peur ?
Claire répondit immédiatement.
— Oui.
— De quoi ?
Elle prit son temps.
— De ne pas être suffisante.
Lucas resta silencieux.
— De vous faire plus de mal sans le vouloir.
Elle regarda la chambre.
— De devenir responsable de deux garçons que j’aime alors que j’ai déjà perdu leur père.
Lucas releva les yeux.
C’était la première fois qu’il entendait Claire parler de son propre deuil.
Il avait oublié qu’elle aussi avait perdu quelqu’un.
— Vous aimiez beaucoup papa ?
Claire sourit tristement.
— Il m’énervait énormément.
Lucas eut un petit rire.
— Ça veut dire oui ?
— Beaucoup.
Silence.
Puis Lucas demanda :
— Pourquoi vous vouliez seulement Théo ?
Claire aurait pu inventer une explication.
Elle choisit la vérité.
— Parce que tu lui ressembles.
Lucas se figea.
— C’est mal ?
— Non.
Elle secoua la tête.
— C’est moi qui ai eu peur.
— De moi ?
— De ce que je ressentais quand je te regardais.
Lucas ne répondit pas.
Claire continua :
— Et j’ai confondu ma douleur avec une incapacité à m’occuper de toi.
Elle regarda ses mains.
— Je suis désolée.
Lucas resta silencieux longtemps.
Puis :
— J’étais vraiment en colère.
— Je sais.
— Je le suis encore un peu.
— Tu as le droit.
Il regarda Théo endormi.
— Mais si vous partez…
Claire comprit immédiatement.
— Je ne pars pas.
Lucas eut un rire nerveux.
— Vous pouvez pas promettre.
Elle se tut.
Il avait raison.
Alors elle modifia ses mots.
— Je peux te promettre autre chose.
— Quoi ?
— Que si un jour je pense ne plus pouvoir continuer, je ne disparaîtrai pas.
Lucas la regarda.
— Je t’en parlerai.
Silence.
— Je demanderai de l’aide avant de vous abandonner.
Lucas sentit les larmes revenir.
Il les essuya rapidement.
— D’accord.
Ce fut la première promesse d’adulte qu’il décida de croire.
La nouvelle audience fut fixée un mois plus tard.
Entre-temps, les évaluations furent plutôt positives.
École stable.
Appartement adapté.
Claire avait réduit ses déplacements.
Théo semblait légèrement moins anxieux.
Lucas avait repris une présence régulière au collège.
Il avait même accepté de revoir deux amis.
Mais un problème restait.
Lucas refusait toujours toute aide psychologique.
— J’ai pas besoin.
Claire ne le força pas.
Julien, lui, aborda le sujet autrement.
— Le juge pourrait demander.
— Je dirai non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils vont écrire des trucs sur moi.
— Probablement.
— Et après ils diront que je suis instable.
— Lucas, tout le monde sait déjà que tu viens de vivre quelque chose d’extrêmement violent émotionnellement.
— Voilà.
— Ça ne veut pas dire instable.
Lucas ne répondit pas.
Julien continua :
— Tu as le droit d’être accompagné.
— Théo a plus besoin.
— Ce n’est pas une quantité limitée.
Lucas soupira.
— Vous avez réponse à tout ?
— Je facture à l’heure pour ça.
Lucas sourit.
Finalement, il accepta un premier rendez-vous.
Il y resta vingt minutes.
Puis trente.
Puis une heure.
Il ne raconta jamais à Claire ce qu’il disait.
Elle n’essaya pas de savoir.
La veille de la deuxième audience, Théo entra dans la chambre de Lucas.
— Je peux dormir là ?
— Oui.
Il grimpa dans le lit.
Puis demanda :
— Si le juge dit oui, ça veut dire qu’on reste ici pour toujours ?
Lucas réfléchit.
— Je sais pas.
— Encore.
— Quoi ?
— Tu sais jamais.
Lucas sourit.
— J’apprends des adultes.
Théo resta silencieux.
Puis :
— Moi j’aime bien tata Claire maintenant.
Lucas regarda le plafond.
— Moi aussi.
— Mais pas autant que toi.
Lucas sentit son cœur se serrer.
— C’est pas un concours.
— Si.
— Non.
— Toi t’es mon frère.
Lucas regarda Théo.
— Ouais.
Théo se blottit contre lui.
— Et même quand tu seras vieux ?
— Même quand je serai vieux.
— Genre trente ans ?
Lucas éclata de rire.
— Oui, même trente.
Théo ferma les yeux.
Lucas resta éveillé encore un peu.
Mais cette nuit-là, pour la première fois depuis l’accident, il finit par dormir avant son frère.
PARTIE IV — LE VERDICT QUI NE SÉPARAIT PERSONNE
La deuxième audience eut lieu un vendredi après-midi.
Même salle.
Même bancs de bois.
Même lumière pâle.
Mais quelque chose était différent.
La première fois, Lucas était entré convaincu que tous les adultes représentaient une menace.
Cette fois, Claire était assise derrière lui.
Julien à côté.
Théo contre son épaule.
Une petite équipe autour d’eux.
Pas parfaite.
Mais présente.
Le juge Lemaire entra.
Il parcourut les nouveaux rapports.
Puis interrogea Claire.
— Vous avez modifié votre situation professionnelle ?
— Oui.
— De manière temporaire ?
— Pour les six premiers mois. Ensuite, mon poste sera transféré en majorité à Lyon.
— Votre revenu diminuera.
— Oui.
— Cela vous inquiète ?
Claire eut un petit sourire.
— Moins que l’idée de perdre mes neveux.
Lucas baissa les yeux.
Le juge poursuivit.
— Vous avez initialement demandé à n’accueillir que Théo.
Claire inspira.
— Oui.
— Pourquoi avez-vous changé d’avis ?
Elle regarda Lucas.
Puis le juge.
— Parce que mon premier avis était fondé sur ma peur, pas sur leurs besoins.
Lemaire attendit.
Claire continua :
— Je pensais qu’un enfant de six ans serait plus simple. Et j’avais peur de Lucas parce qu’il ressemblait énormément à mon frère.
Lucas sentit sa gorge se serrer.
— J’ai compris que cela n’était pas une raison pour lui faire perdre encore quelqu’un.
Le juge prit une note.
— Vous pensez pouvoir assumer les deux ?
Claire hésita.
Tout le monde le vit.
Puis elle répondit :
— Pas seule.
Le juge releva les yeux.
Claire continua :
— Et c’est précisément ce que j’ai compris.
Silence.
— J’ai demandé un accompagnement familial. L’école est informée. Ma société a adapté mon poste. Nous avons accepté un suivi psychologique. Ma mère peut venir une semaine par mois.
Elle regarda Lucas.
— Et Lucas n’est pas responsable de Théo à ma place.
Le juge se tourna vers le garçon.
— Tu es d’accord ?
Lucas réfléchit.
— J’apprends.
Quelques sourires discrets apparurent.
Lemaire demanda :
— Qu’est-ce qui a changé ?
Lucas regarda Théo.
— Avant, j’avais peur que si je faisais pas tout, quelqu’un penserait que j’avais plus besoin de lui.
Le juge resta silencieux.
— Maintenant ?
Lucas regarda Claire.
— Maintenant, je sais que quelqu’un d’autre peut l’aider sans me le prendre.
Claire baissa les yeux pour cacher ses larmes.
Le juge acquiesça doucement.
Puis il se tourna vers Théo.
— Théo.
Le petit garçon se redressa légèrement.
— Oui ?
— Tu sais pourquoi on est ici aujourd’hui ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Théo réfléchit.
Puis dit :
— Parce que vous devez dire si on a le droit de rentrer à la maison.
Un silence traversa la salle.
Le juge Lemaire retira ses lunettes.
— Et c’est où, la maison ?
Théo pointa Lucas.
— Avec lui.
Lucas ferma brièvement les yeux.
Puis Théo ajouta :
— Et tata Claire.
Claire porta une main à sa bouche.
Le juge remit ses lunettes.
Il regarda le dossier.
La salle devint très calme.
Lucas sentit son cœur battre dans ses oreilles.
Lemaire commença :
— La juridiction doit prendre une décision qui protège à la fois la sécurité, le développement et les liens affectifs des deux mineurs.
Lucas serra la main de Théo.
Le juge continua :
— Il est établi que la relation fraternelle entre Lucas et Théo constitue aujourd’hui un repère affectif majeur.
Lucas arrêta presque de respirer.
— Il est également établi que Lucas, malgré son remarquable sens des responsabilités, ne peut ni ne doit assumer seul un rôle parental.
Lucas baissa légèrement les yeux.
Cette phrase ne lui faisait plus aussi mal.
— Madame Claire Moreau a présenté un projet d’accueil commun permettant de maintenir les enfants dans leur environnement scolaire et familial à Lyon.
Le juge regarda Claire.
— Ce projet a été évalué favorablement, sous réserve d’un suivi éducatif et psychologique régulier.
Lucas releva brusquement la tête.
Julien posa discrètement une main sur son bras.
Attends.
Le juge continua.
— En conséquence…
Théo serra sa main.
— …la tutelle provisoire des deux mineurs est confiée à leur tante, Madame Claire Moreau.
Lucas cessa de respirer.
— Les deux frères demeureront ensemble au domicile familial de Lyon.
Théo regarda Lucas.
— Ça veut dire quoi ?
Lucas ne pouvait pas parler.
Julien se pencha.
— Ça veut dire que vous rentrez ensemble.
Théo sourit.
Puis se jeta contre son frère.
Lucas le serra.
Fort.
Très fort.
Ses larmes arrivèrent sans résistance.
Il ne chercha plus à les cacher.
Claire pleurait derrière eux.
Même Julien détourna légèrement le regard.
Le juge resta professionnel.
Mais son visage s’était adouci.
Puis il ajouta :
— Lucas.
Le garçon leva les yeux.
— Oui ?
— Il y a une chose importante.
Lucas se redressa légèrement.
— Tu as dit à la première audience : “Je peux encore m’occuper de lui.”
Lucas acquiesça.
— Tu le peux.
Le juge regarda Théo.
— Mais en tant que frère.
Puis il regarda Lucas.
— Pas en sacrifiant ta propre vie.
Lucas sentit les mots entrer lentement.
Lemaire poursuivit :
— Ton devoir n’est pas de devenir son père.
Silence.
— Ton devoir est de rester son frère.
Lucas regarda Théo.
Le petit garçon souriait encore à travers ses larmes.
Lucas hocha la tête.
— D’accord.
Le juge referma le dossier.
L’audience prit fin.
Dans le couloir, Théo courut presque.
— On rentre !
Lucas riait.
— Doucement.
— On rentre !
Claire les rejoignit.
Elle s’arrêta devant Lucas.
Ils se regardèrent.
Pendant une seconde, personne ne sut quoi faire.
Puis Claire ouvrit légèrement les bras.
Lucas hésita.
Il n’était pas encore habitué à elle de cette façon.
Puis il fit un pas.
Claire le prit dans ses bras.
Pas trop fort.
Comme si elle savait qu’il pouvait encore reculer.
Il ne recula pas.
Théo se jeta sur eux.
Julien les regarda.
— Très élégant.
Lucas sourit.
— Vous venez manger ?
Julien leva un sourcil.
— C’est une invitation ?
— Tata Claire paie.
Claire le regarda.
— Pardon ?
Pour la première fois depuis longtemps, Lucas rit vraiment.
Ils rentrèrent à l’appartement.
Rien n’avait changé.
Les chaussures de leur père étaient toujours près de l’entrée.
L’écharpe de leur mère sur la chaise.
Claire ne les avait pas touchées.
Théo enleva ses chaussures.
Puis courut dans sa chambre.
— Je dors ici ce soir !
Lucas leva les yeux au ciel.
— Évidemment.
Claire posa son sac.
Le silence revint un instant.
Mais ce n’était plus le même.
Avant, le silence de l’appartement ressemblait à une absence.
Maintenant, il ressemblait simplement à une maison avant le dîner.
Claire ouvrit le réfrigérateur.
— On mange quoi ?
Théo cria depuis sa chambre :
— Des coquillettes !
Lucas répondit :
— On est vendredi.
— Je m’en fiche !
Claire regarda Lucas.
— Votre mère faisait quoi le vendredi ?
Lucas réfléchit.
— Pizza.
Claire soupira.
— Évidemment.
Ils commandèrent une pizza.
Trois.
Julien vint finalement.
Ils mangèrent autour de la table.
Théo raconta l’audience de manière totalement incorrecte.
— Le juge a dit que Lucas pouvait rester mon frère.
Julien sourit.
— C’est à peu près ça.
— Et tata Claire, elle doit nous surveiller.
Claire leva son verre.
— Magnifique résumé juridique.
Lucas rit.
Puis son regard tomba sur la place vide de son père.
Son sourire disparut.
Claire le vit.
Personne ne parla pendant quelques secondes.
Théo aussi devint silencieux.
— Papa aurait aimé la pizza, murmura-t-il.
Lucas sentit ses yeux brûler.
— Oui.
Claire regarda la chaise vide.
— Et votre mère aurait dit qu’on commande trop.
Lucas sourit à travers ses larmes.
— Elle aurait dit qu’il fallait prendre une salade.
Théo fit une grimace.
— Beurk.
Ils rirent.
Et le rire n’effaça pas la tristesse.
Il exista à côté.
C’était nouveau.
Les mois suivants ne furent pas parfaits.
Lucas eut des jours où il refusait de parler.
Des nuits où il se réveillait persuadé d’entendre ses parents dans l’entrée.
Théo recommença à faire pipi au lit pendant quelques semaines.
Il fit une crise à l’école lorsqu’un autre enfant parla de sa mère.
Claire perdit patience plusieurs fois.
Un soir, elle cria après Lucas parce qu’il n’était pas rentré à l’heure.
Il lui répondit :
— T’es pas ma mère !
Le silence qui suivit fut terrible.
Lucas regretta immédiatement.
Claire pâlit.
Mais elle répondit seulement :
— Non.
Puis elle ajouta :
— Et je n’essaierai jamais de l’être.
Lucas baissa les yeux.
Claire continua :
— Mais je suis l’adulte qui t’attend quand tu dois rentrer à vingt heures.
Il presque sourit.
— Donc la prochaine fois, appelle.
— D’accord.
Une heure plus tard, Lucas vint la voir.
— Désolé.
Claire posa son livre.
— Moi aussi.
— Vous avez pas à être désolée.
— J’ai crié.
— Ouais.
Elle sourit.
— Merci.
Ils apprirent.
Lentement.
Un an après l’accident, ils retournèrent au cimetière.
Lucas avait seize ans.
Théo sept.
Claire portait des fleurs.
Ils restèrent devant les tombes.
Théo posa un dessin.
Une maison.
Trois personnages devant.
Puis il avait ajouté deux étoiles dans le ciel.
Lucas le regarda.
— C’est qui ?
Théo pointa.
— Moi.
— Ça, c’est moi ?
— Oui.
— Pourquoi je suis si grand ?
— Parce que t’es vieux.
Lucas sourit.
— Et ça ?
— Tata Claire.
Claire regarda.
— Je suis minuscule.
— Parce que t’es loin.
Ils rirent.
Puis Lucas pointa les étoiles.
Théo baissa les yeux.
— Maman et papa.
Silence.
Lucas posa une main sur son épaule.
— C’est beau.
Théo murmura :
— Ils savent qu’on est ensemble ?
Lucas regarda la pierre.
Il ne savait pas ce qu’il croyait.
Mais il répondit :
— J’espère.
Claire posa les fleurs.
— Moi aussi.
Deux ans passèrent.
Puis trois.
Lucas eut dix-huit ans.
Le jour de son anniversaire, Claire lui donna une enveloppe.
Il la regarda avec méfiance.
— C’est quoi ?
— Pas une facture.
— J’espère.
À l’intérieur, une copie de la décision du juge Lemaire.
Lucas resta silencieux.
— Pourquoi vous me donnez ça ?
Claire sourit.
— Parce qu’aujourd’hui, juridiquement, beaucoup de choses changent.
Lucas regarda les pages.
Il revit la salle.
Le banc.
Théo contre lui.
La peur.
Claire continua :
— Et parce que je voulais te rappeler quelque chose.
— Quoi ?
— À quinze ans, tu pensais que devenir adulte voulait dire tout porter seul.
Lucas sourit tristement.
— J’étais idiot.
— Non.
Claire secoua la tête.
— Tu étais terrifié.
Il regarda le document.
— Et maintenant ?
— Maintenant, tu sais demander de l’aide.
Lucas sourit.
— Pas toujours.
— Non.
Claire rit.
— Mais beaucoup mieux.
Théo entra.
Il avait neuf ans.
— On mange le gâteau ?
Lucas referma le dossier.
— Oui.
Théo le regarda.
— Pourquoi tu pleures ?
— Je pleure pas.
— Si.
— Tais-toi.
Théo sourit.
— Le juge avait raison.
Lucas fronça les sourcils.
— De quoi tu parles ?
— T’es toujours mon frère.
Lucas le regarda.
Puis éclata de rire.
— Heureusement.
Théo se jeta contre lui.
À neuf ans, il était déjà beaucoup plus grand.
Mais il avait gardé la même habitude.
Quand il avait peur.
Quand il était heureux.
Quand quelque chose devenait trop fort.
Il cherchait Lucas.
Et Lucas était toujours là.
Mais désormais, il savait une chose qu’il ignorait à quinze ans.
Être là ne signifiait pas tout porter.
Cela signifiait rester.
Avec d’autres.
Avec Claire.
Avec Julien, devenu presque un ami de la famille.
Avec les enseignants.
Les psychologues.
Les voisins.
Les gens qui avaient lentement rejoint leur vie.
Lucas avait continué l’école.
Puis commencé des études de droit.
Quand Julien l’apprit, il demanda :
— Mauvaise influence ?
Lucas répondit :
— Très mauvaise.
— Droit de la famille ?
— Peut-être.
Julien sourit.
— Pourquoi ?
Lucas regarda Théo jouer à quelques mètres.
— Parce que parfois, un dossier contient deux personnes qui ont juste peur qu’on les sépare.
Julien ne répondit pas.
Il n’en avait pas besoin.
Quelques années plus tard, Lucas retourna dans l’ancien palais de justice.
Pas pour une audience personnelle.
Pour un stage.
Il avait vingt et un ans.
Le bâtiment lui sembla plus petit.
Les bancs moins menaçants.
Les couloirs moins sombres.
Un après-midi, il aperçut un homme âgé quitter une salle.
Cheveux désormais presque blancs.
Lunettes.
Juge Lemaire.
Lucas hésita.
Puis s’approcha.
— Monsieur le juge ?
Lemaire se retourna.
— Oui ?
Lucas sourit.
— Vous ne vous souvenez probablement pas de moi.
Le juge le regarda.
Puis son expression changea.
— Lucas Moreau.
Lucas resta surpris.
— Vous vous souvenez ?
— De certaines affaires.
Il regarda autour de lui.
— Et de certains enfants.
Lucas sourit.
— Théo va bien.
Lemaire acquiesça doucement.
— J’en suis heureux.
— Il a douze ans maintenant.
— Déjà ?
— Oui.
Lucas hésita.
— Je voulais vous remercier.
Le juge secoua la tête.
— Je n’ai rien fait d’extraordinaire.
— Vous ne nous avez pas séparés.
Lemaire le regarda.
— Ce n’était pas moi qui vous avais gardés ensemble.
Lucas fronça les sourcils.
Le juge continua :
— C’était votre lien. Votre tante. Votre avocat. Les professionnels qui ont cherché une solution.
Il sourit légèrement.
— Moi, j’ai simplement accepté de ne pas choisir la solution la plus facile.
Lucas resta silencieux.
Cette phrase lui plut.
— Je fais des études de droit.
Lemaire leva un sourcil.
— Mauvaise idée.
Lucas rit.
— Maître Martin dit pareil.
— Alors écoutez-le.
Ils se serrèrent la main.
Avant de partir, Lemaire demanda :
— Lucas ?
— Oui ?
— Vous vous occupez toujours de votre frère ?
Lucas sourit.
— Oui.
Puis il ajouta :
— Mais seulement comme un frère.
Le juge sourit.
— Alors tout va bien.
Lucas sortit du tribunal.
Dehors, Lyon était baignée d’une lumière douce de fin d’après-midi.
Théo l’attendait sur les marches.
Douze ans.
Sac d’école sur le dos.
Pull vert foncé.
— T’as fini ?
— Oui.
— T’as parlé au juge ?
Lucas le regarda.
— Comment tu sais ?
— Tata Claire m’a dit qu’il travaillait encore ici.
Lucas leva les yeux au ciel.
— Vous complotez tous derrière moi.
Théo sourit.
Puis descendit une marche.
— Lucas ?
— Quoi ?
— Tu te souviens quand j’avais peur qu’on nous sépare ?
Lucas regarda le tribunal derrière eux.
— Oui.
— Moi pas trop.
Lucas se figea légèrement.
Théo continua :
— Je me souviens surtout que tu me tenais.
Lucas sentit sa gorge se serrer.
— C’est mieux comme souvenir.
Théo acquiesça.
Puis ils commencèrent à marcher.
Après quelques mètres, Théo demanda :
— Pizza ce soir ?
— On est mardi.
— Et alors ?
Lucas sourit.
Il posa un bras autour des épaules de son frère.
— D’accord.
Ils descendirent ensemble vers la ville.
Ils avaient perdu leurs parents.
Cette douleur ne s’était jamais effacée.
Elle avait simplement cessé d’être la seule chose qui définissait leurs journées.
Lucas avait appris qu’il n’avait pas à devenir père pour être indispensable.
Théo avait appris qu’aimer son frère ne signifiait pas devoir craindre chaque adulte qui s’approchait.
Claire avait appris que prendre soin d’eux ne consistait pas à remplacer les morts.
Seulement à rester avec les vivants.
Et quelque part, dans un vieux dossier du tribunal, il existait toujours une page où un juge avait écrit que l’intérêt de deux enfants ne pouvait pas être réduit à la solution la plus pratique.
Mais Lucas n’avait plus besoin de lire cette phrase.
Il la connaissait autrement.
Dans les réveils du matin.
Dans les repas du soir.
Dans les disputes.
Dans les anniversaires.
Dans les chaussures abandonnées dans le couloir.
Dans les souvenirs que Théo oubliait peu à peu et ceux que Lucas gardait pour deux.
Une famille n’avait pas été sauvée parce que rien n’avait changé.
Elle avait été sauvée parce que, malgré tout ce qui avait changé, personne n’avait laissé les deux frères affronter la perte seuls.
Sur le quai, Théo se tourna vers lui.
— Tu viens ?
Lucas sourit.
May you like
— Toujours.
Et cette fois, il savait qu’il pouvait tenir cette promesse.