Les Baskets de Vera

Les Baskets de Vera
PARTIE 1 — CELLE QUI N’A PAS BAISSÉ LES YEUX
À Marseille, l’été n’avait aucune pitié.
Même derrière les murs d’une prison.
À quatorze heures trente, la cour de promenade ressemblait à une plaque chauffée à blanc.
Le béton renvoyait la lumière avec une brutalité presque aveuglante. Les ombres étaient courtes. Le métal des grillages brûlait au toucher. Au-dessus des murs couleur poussière, le ciel méditerranéen semblait trop bleu pour un endroit pareil.
Dans un angle de la cour, une vingtaine de détenues s’étaient dispersées par petits groupes.
Certaines fumaient.
D’autres marchaient lentement en cercle.
Deux femmes jouaient aux cartes sur un banc de béton.
Mais presque toutes avaient cessé ce qu’elles faisaient.
Parce que Brigitte Morel venait d’avancer.
Dans l’établissement, presque personne ne l’appelait Brigitte.
Pour tout le monde, elle était Brandi.
Un surnom qu’elle avait gardé depuis l’adolescence.
Un surnom devenu, avec les années, une réputation.
Grande.
Lourde.
Puissante.
Des bras capables de faire reculer des femmes pourtant plus jeunes qu’elle.
Une manière de marcher qui annonçait toujours qu’elle attendait que le passage s’ouvre devant elle.
Il s’ouvrait.
Toujours.
Ce jour-là, pourtant, une seule personne ne bougea pas.
Vera Diallo.
Elle était appuyée contre le grillage.
Uniforme bordeaux passé par des dizaines de lavages.
Bras tatoués.
Cheveux ramenés bas.
Et surtout une paire de baskets gris clair presque neuves.
C’était cela que Brandi regardait.
Pas Vera.
Pas ses tatouages.
Pas son visage.
Les chaussures.
Elle s’arrêta devant elle.
— Enlève tes baskets. Tout de suite.
Vera releva lentement la tête.
Elle regarda Brandi.
Puis répondit simplement :
— Non.
Le silence fut immédiat.
Même certaines gardiennes, derrière la baie de surveillance, tournèrent les yeux vers la cour.
Brandi s’approcha.
— T’as pas compris ?
Vera ne répondit pas.
Brandi attrapa son haut de prisonnière.
Le tissu se tendit.
Puis elle la projeta contre le grillage.
Le choc fit vibrer toute la structure métallique.
Deux détenues reculèrent.
Une autre murmura :
— Putain…
Brandi rapprocha son visage.
— Enlève-les… ou tu vas le regretter.
Vera resta immobile.
Pas un tremblement.
Pas un regard vers le sol.
Rien.
Brandi attendit.
Une seconde.
Deux.
Puis Vera parla.
Très bas.
— Tu veux vraiment faire ça ici ?
Brandi fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Devant tout le monde.
Une détenue appelée Nadia étouffa un sourire.
Brandi se retourna immédiatement.
— Qu’est-ce qui te fait rire ?
Nadia baissa les yeux.
Vera continua :
— T’as besoin d’un public pour exister ?
Brandi revint vers elle.
— Ferme ta gueule.
— Alors prends-les.
Vera baissa enfin les yeux vers ses chaussures.
Puis releva la tête.
— Mais viens les chercher.
Un murmure traversa la cour.
Brandi lâcha son haut.
Pas parce qu’elle avait peur.
Parce qu’elle venait de comprendre quelque chose.
Vera voulait qu’elle frappe la première.
Dans cette prison, une agression grave pouvait coûter plusieurs mois de remise de peine.
Brandi savait calculer.
Elle recula d’un pas.
— Tu crois que t’es maligne ?
— Non.
— Tu viens d’arriver.
— Deux semaines.
— Alors tu connais rien.
Vera répondit :
— J’en connais assez pour savoir que tu fais payer aux nouvelles le droit de respirer.
Cette fois, plusieurs visages se tournèrent franchement.
Brandi balaya le groupe du regard.
— Quelqu’un veut ajouter quelque chose ?
Personne.
Vera murmura :
— Voilà.
— Voilà quoi ?
— C’est pas du respect.
Brandi s’immobilisa.
— Quoi ?
— Le silence.
Vera désigna les femmes derrière elle du menton.
— Elles ont juste peur.
Brandi la frappa.
Pas au visage.
Un coup sec dans l’estomac.
Vera plia légèrement.
Un souffle lui échappa.
Mais elle ne tomba pas.
Une alarme retentit immédiatement depuis le poste de surveillance.
— Morel !
Une surveillante traversa la cour.
Brandi recula.
Vera resta contre le grillage.
La surveillante regarda l’une puis l’autre.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Brandi répondit :
— Rien.
— Je viens de te voir la frapper.
Brandi haussa les épaules.
— Elle a glissé.
Vera releva lentement la tête.
La surveillante demanda :
— Diallo ?
Tout le monde attendait.
Vera regarda Brandi.
Puis dit :
— J’ai glissé.
La surveillante les fixa longuement.
— Vous vous foutez de moi ?
Personne ne répondit.
— Fin de promenade pour vous deux.
Brandi sourit.
Mais ce sourire était différent.
Plus dur.
Plus inquiet.
Parce que Vera venait de faire quelque chose qu’elle ne comprenait pas.
Elle aurait pu la dénoncer.
Elle ne l’avait pas fait.
Quelques minutes plus tard, alors que les détenues regagnaient leur bâtiment, Nadia s’approcha de Vera.
— T’es complètement folle.
Vera marchait lentement, une main posée sur son ventre.
— Pourquoi ?
— Parce que maintenant elle va vouloir te tuer.
— Non.
Nadia eut un rire bref.
— Tu connais pas Brandi.
Vera répondit :
— Si.
— T’es là depuis deux semaines.
— Je connais ce genre de personne.
Nadia la regarda.
— D’où ?
Vera ne répondit pas.
Elle continua d’avancer.
Nadia observa ses baskets.
— C’est vrai qu’elles sont neuves ?
— Oui.
— Comment tu les as eues ?
Vera ralentit.
— Ma sœur.
— Elle t’envoie des trucs ?
— Quand elle peut.
Nadia hocha la tête.
— Alors garde-les.
Vera la regarda.
— C’était prévu.
Le soir, la prison retrouva son rythme.
Portes métalliques.
Clés.
Plateaux-repas.
Douches chronométrées.
Télévisions trop fortes derrière certaines portes.
Dans sa cellule, Vera s’assit sur son lit.
Elle partageait l’espace avec une femme de cinquante-six ans appelée Mireille.
Mireille était là depuis trois ans.
Elle lisait beaucoup.
Parlait peu.
Elle regarda Vera enlever ses baskets.
— Brandi va revenir.
— Je sais.
— Et elle ne reviendra pas pour les chaussures.
Vera posa les baskets sous son lit.
— Je sais aussi.
Mireille referma son livre.
— Alors pourquoi tu l’as provoquée ?
Vera resta silencieuse.
Puis dit :
— Parce qu’elle ne voulait pas vraiment les baskets.
— Qu’est-ce qu’elle voulait ?
— Voir si je me couchais.
Mireille eut un léger sourire.
— Et ?
— Maintenant elle sait que non.
Mireille observa les tatouages sur les mains de Vera.
— T’étais dans quoi dehors ?
Vera leva les yeux.
— Dans rien.
— Personne n’a autant de calme ici sans avoir connu pire.
Vera ne répondit pas.
Mireille n’insista pas.
Une heure plus tard, l’extinction des feux plongea la cellule dans l’obscurité.
Vera resta éveillée.
Elle regardait le plafond.
Puis, doucement, elle sortit une photographie cachée dans la couverture d’un livre.
Deux femmes y apparaissaient.
Vera, plus jeune.
Et une autre.
Plus claire de peau.
Souriante.
Elles avaient les bras autour des épaules.
Au dos, trois mots.
Tiens bon, petite sœur.
Vera referma les yeux.
Elle revoyait encore le matin de son arrestation.
Les policiers dans l’appartement.
Sa sœur, Inès, en larmes.
Le procureur.
Les accusations.
Complicité de trafic.
Blanchiment.
Association de malfaiteurs.
Vera n’avait jamais nié les faits essentiels.
Elle avait transporté de l’argent.
Elle avait prêté son nom pour louer des véhicules.
Elle avait fermé les yeux.
Elle s’était raconté que ce n’était pas vraiment criminel.
Jusqu’au jour où un jeune de vingt ans était mort à cause du réseau auquel elle rendait service.
Depuis ce jour, Vera n’avait plus essayé de se mentir.
Elle avait accepté la peine.
Quatre ans.
Elle en avait déjà purgé onze mois.
Le transfert à Marseille avait été décidé après une altercation dans son précédent établissement.
Elle n’avait pas frappé en premier.
Mais elle avait frappé fort.
Trop fort.
Depuis, elle avait fait une promesse à Inès.
Plus de violence.
Quoi qu’il arrive.
Le lendemain matin, Brandi l’attendait près de la buanderie.
Seule.
Vera ralentit.
— T’as oublié tes baskets.
— Non.
— Pourquoi tu me balances pas ?
— Parce que je veux pas de problème.
Brandi éclata de rire.
— Tu cherches que ça.
Vera resta calme.
Brandi s’approcha.
— Tu sais ce qu’on raconte ?
— Non.
— Qu’avant t’étais boxeuse.
Vera fronça les sourcils.
— Qui t’a dit ça ?
— Donc c’est vrai.
Vera soupira.
— J’ai fait de la boxe.
— Combien de temps ?
— Huit ans.
Brandi sourit.
— Et t’as peur de te battre ?
— Non.
— Alors pourquoi tu fais rien ?
Vera la regarda droit dans les yeux.
— Parce qu’avoir peur et choisir de pas frapper, c’est pas pareil.
Brandi se tut.
Vera continua :
— Si tu veux les baskets, prends-les pendant que je dors.
— Je suis pas une voleuse.
— Non.
Vera passa près d’elle.
Puis ajouta :
— T’es juste une femme qui a besoin que tout le monde la craigne.
Brandi attrapa son bras.
Vera s’arrêta.
Ses yeux descendirent vers la main de Brandi.
Puis remontèrent.
— Lâche-moi.
Brandi maintint sa prise.
— Et sinon ?
Vera ne bougea pas.
Mais quelque chose changea dans son visage.
Un détail minuscule.
Brandi le vit.
La certitude.
Pas la colère.
La certitude que si elle continuait, elle perdrait.
Brandi lâcha son bras.
Vera repartit.
Cette fois, Brandi ne dit rien.
À midi, Nadia s’assit face à elle à la cantine.
— Qu’est-ce que tu lui as fait ?
— Rien.
— C’est justement ça qui fait peur.
Vera mangea une bouchée.
— Tu devrais t’occuper de ton assiette.
Nadia sourit.
— Elle t’a jamais vue te battre.
— Tant mieux.
— Moi non plus.
Vera posa sa fourchette.
— Et tu me verras pas.
Nadia haussa les épaules.
— Ici, tout le monde finit par se battre.
Vera la regarda.
— Pas moi.
Elle croyait encore pouvoir tenir cette promesse.
Elle ignorait que, moins de quarante-huit heures plus tard, Brandi allait être retrouvée inconsciente derrière le bâtiment de sport.
Et que Vera serait la dernière personne vue avec elle.
PARTIE 2 — LA FEMME À TERRE
Brandi fut retrouvée à dix-sept heures douze.
La chaleur commençait enfin à retomber.
Une surveillante la découvrit derrière le petit gymnase, à moitié dissimulée par une benne métallique.
Elle était allongée sur le côté.
Du sang coulait près de sa tempe.
Sa veste verte était déchirée à l’épaule.
Les secours internes furent appelés.
Puis le SAMU.
En moins de quinze minutes, toute la prison savait.
Et une demi-heure plus tard, une rumeur s’était déjà installée.
Vera l’avait frappée.
La direction la fit sortir de sa cellule.
Deux surveillantes l’accompagnèrent dans une petite salle d’entretien.
La directrice adjointe, Madame Caron, l’attendait.
La quarantaine.
Visage sévère.
Dossier ouvert.
— Asseyez-vous.
Vera s’assit.
— Vous savez pourquoi vous êtes là ?
— Brandi.
Madame Caron leva les yeux.
— Morel.
— Oui.
— Elle est à l’hôpital.
Vera resta silencieuse.
— Traumatisme crânien.
Vera serra légèrement la mâchoire.
— Elle va survivre ?
— Probablement.
Un soulagement très discret passa sur son visage.
Madame Caron le remarqua.
— Vous étiez avec elle cet après-midi ?
— Oui.
— À quelle heure ?
— Vers seize heures quarante.
— Où ?
— Près de la réserve du gymnase.
— Pourquoi ?
Vera ne répondit pas immédiatement.
— Elle voulait me parler.
— De quoi ?
— Des baskets.
Madame Caron eut un mouvement d’agacement.
— Encore ?
— Pas seulement.
— Alors de quoi ?
Vera regarda la table.
— Elle voulait savoir qui m’avait raconté certaines choses sur elle.
— Quelles choses ?
Vera resta silencieuse.
Madame Caron se pencha.
— Diallo, si vous avez agressé Morel, c’est maintenant qu’il faut le dire.
Vera releva les yeux.
— Je l’ai pas touchée.
— Vous avez déjà été sanctionnée pour violence dans votre précédent établissement.
— Oui.
— Vous êtes boxeuse.
— J’étais.
— Et deux détenues affirment vous avoir vues quitter la zone juste avant que Morel soit retrouvée.
— C’est vrai.
— Donc ?
— Donc je suis partie.
— Et elle ?
Vera prit une inspiration.
— Elle était debout quand je suis partie.
Madame Caron ferma le dossier.
— Vous allez être placée en quartier disciplinaire le temps de l’enquête interne.
Vera ne protesta pas.
— Combien de temps ?
— Autant qu’il faudra.
Au moment de se lever, elle demanda :
— Je peux avoir des nouvelles de son état ?
Madame Caron hésita.
— Si son état évolue.
Vera hocha la tête.
Le quartier disciplinaire était plus froid malgré la chaleur extérieure.
Plus vide.
Plus silencieux.
Une heure seule pouvait sembler en durer cinq.
La première nuit, Vera ne dormit presque pas.
Pas parce qu’elle avait peur.
Parce qu’elle repensait à sa dernière conversation avec Brandi.
Elle s’était déroulée derrière le gymnase.
Brandi l’avait appelée.
— Diallo.
Vera s’était retournée.
— Quoi ?
Brandi avait l’air différent.
Pas agressive.
Tendue.
— Viens.
— Non.
— C’est sérieux.
Vera avait hésité.
Puis l’avait suivie.
Derrière le bâtiment, Brandi avait vérifié que personne ne regardait.
— T’as parlé avec Nadia ?
— Oui.
— Sur moi ?
— Pas vraiment.
— Elle t’a dit quoi ?
— Pourquoi ?
Brandi avait baissé la voix.
— Réponds.
Vera avait croisé les bras.
— Elle m’a dit que tu faisais circuler des médicaments.
Le visage de Brandi s’était fermé.
— Autre chose ?
— Que certaines filles te doivent de l’argent.
— Autre chose ?
Vera avait compris.
— T’as peur de quoi ?
Brandi s’était rapprochée.
— Écoute-moi bien. Si quelqu’un te parle d’une surveillante appelée Legrand, tu fermes ta bouche.
Vera avait froncé les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que je te le dis.
— C’est qui ?
Brandi avait regardé autour d’elle.
Puis murmuré :
— Quelqu’un qui fait entrer des trucs.
— Drogue ?
— Entre autres.
Vera avait immédiatement reculé.
— Ça me regarde pas.
— Exactement.
— Alors pourquoi tu m’en parles ?
Brandi avait eu un rire nerveux.
— Parce qu’on m’a dit que t’avais vu quelque chose.
— Quoi ?
— Mardi soir. Couloir de l’infirmerie.
Vera s’était souvenue.
Une surveillante.
Un chariot.
Un paquet passé à une détenue.
Elle n’y avait presque pas réfléchi.
— J’ai rien vu.
Brandi l’avait fixée.
— Bien.
Vera avait commencé à partir.
Puis s’était retournée.
— Brandi.
— Quoi ?
— T’es mêlée à ça ?
Brandi n’avait pas répondu.
— Tu ferais mieux d’arrêter.
Brandi avait eu un sourire triste.
C’était la première fois que Vera le voyait.
— Tu crois que c’est si simple ?
— Oui.
— Parce que toi t’as jamais eu de dette ?
Vera s’était figée.
Brandi avait continué :
— Tout le monde ici doit quelque chose à quelqu’un.
— Pas moi.
— Faux.
Elle avait regardé les tatouages de Vera.
— Toi, tu dois quelque chose à quelqu’un dehors.
Vera s’était approchée.
— Ne parle pas de ma famille.
— J’ai pas parlé de famille.
Leurs regards s’étaient croisés.
Puis Brandi avait murmuré :
— Méfie-toi de Legrand.
Vera était partie.
C’était la dernière fois qu’elle l’avait vue consciente.
Le troisième jour au quartier disciplinaire, une surveillante ouvrit la trappe de la porte.
— Diallo.
Vera se leva.
— Morel s’est réveillée.
Vera s’approcha immédiatement.
— Elle va bien ?
— Elle parle.
— Elle a dit qui l’a frappée ?
La surveillante la regarda.
— Pas encore.
Puis elle referma la trappe.
Le même après-midi, Madame Caron revint.
— Morel refuse de parler.
— Pourquoi ?
— Elle prétend ne pas se souvenir.
Vera eut un léger rire sans joie.
— Elle se souvient.
— Vous en savez quelque chose ?
— Non.
Madame Caron s’assit.
— Il y a autre chose.
Elle sortit un petit sachet transparent.
À l’intérieur, un bracelet de tissu bordeaux.
Vera le reconnut.
Un morceau de sa manche.
— Ça a été trouvé dans la main de Morel.
Vera regarda le sachet.
— Elle m’a attrapée.
— Quand ?
— Avant que je parte.
— Pourquoi ?
— Pour m’empêcher de m’éloigner.
— Vous venez seulement de vous en souvenir ?
Vera serra les dents.
— Je pensais pas que c’était important.
Madame Caron soupira.
— Ça l’est.
Vera se leva.
— Je l’ai pas frappée.
— Alors aidez-moi.
Vera hésita.
Puis elle parla de la conversation.
Des médicaments.
De Legrand.
Madame Caron ne l’interrompit pas.
Mais son expression changea légèrement lorsque le nom fut prononcé.
— Vous êtes sûre ?
— Oui.
— Surveillante Legrand ?
— Oui.
Caron referma immédiatement son dossier.
— Vous ne répétez ça à personne.
Vera la regarda.
— Vous saviez ?
— J’ai dit à personne.
Elle partit.
Cette réaction inquiéta Vera bien plus qu’une menace.
Deux jours plus tard, elle fut sortie du quartier disciplinaire.
Pas blanchie.
Simplement replacée en détention normale.
Mireille l’attendait dans la cellule.
— T’as une sale tête.
— Merci.
— J’ai appris pour Brandi.
— Tout le monde a appris.
Mireille baissa la voix.
— Nadia dit qu’il faut que tu fasses attention.
— Pourquoi ?
— Depuis que t’es au trou, quelqu’un fouille tes affaires.
Vera se retourna immédiatement vers son lit.
Elle vérifia.
Rien de visible.
Puis elle pensa à la photo de sa sœur.
Elle ouvrit le livre.
La photographie avait disparu.
Vera devint immobile.
— Qui ?
Mireille secoua la tête.
— Je sais pas.
Vera sortit dans le couloir dès l’ouverture des portes.
Nadia était près de la fontaine.
— Où est ma photo ?
Nadia fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Ma sœur.
— J’ai rien pris.
Vera s’approcha.
— Qui fouille ma cellule ?
Nadia baissa la voix.
— Legrand.
Vera se figea.
— Une surveillante est entrée ?
— Deux fois.
— Pourquoi ?
— Fouille.
— Sans moi ?
— Oui.
Nadia hésita.
— Brandi me disait qu’elle avait des dossiers sur certaines surveillantes.
— Quels dossiers ?
— Des noms. Des paiements. Des trucs.
— Où ?
— Je sais pas.
Nadia regarda Vera.
— Mais avant de se faire tabasser, elle m’a donné ça.
Elle glissa discrètement un petit morceau de papier.
Un numéro de casier.
C-17.
Vera le fixa.
— C’est quoi ?
— Elle a juste dit : “Si je reviens pas, donne ça à la nouvelle.”
— Pourquoi moi ?
Nadia haussa les épaules.
— Apparemment elle te faisait confiance.
Vera eut un rire bref.
— Elle a essayé de me voler mes chaussures.
— Chez Brandi, c’est presque de l’affection.
Le casier C-17 se trouvait dans l’ancien vestiaire du gymnase.
Vera attendit le lendemain.
Pendant la promenade.
Nadia détourna l’attention d’une surveillante.
Mireille surveilla le couloir.
Vera ouvrit le casier.
Rien.
Puis elle passa la main sous une plaque métallique.
Elle sentit du ruban adhésif.
Un petit sachet plastique était fixé dessous.
À l’intérieur :
une clé USB.
Et une photographie.
La photo de sa sœur.
Vera sentit immédiatement son sang se glacer.
Au dos, un message écrit au stylo.
Tu parles, elle paie.
Vera resta figée.
Nadia arriva derrière elle.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Vera lui montra la photographie.
Nadia pâlit.
— Putain.
— Ils savent où habite ma sœur.
— Tu dois prévenir la direction.
Vera secoua la tête.
— Si Legrand travaille avec quelqu’un dehors, qui me dit qu’elle est seule ?
— Alors quoi ?
Vera regarda la clé USB.
— Il faut savoir ce qu’il y a dessus.
Il n’y avait évidemment aucun ordinateur accessible librement aux détenues.
Mais Mireille connaissait une femme à l’atelier administratif.
Une détenue appelée Samira, condamnée pour fraude.
Le lendemain, pendant une activité, Samira réussit à brancher la clé sur un poste isolé.
Trois femmes se penchèrent devant l’écran.
Des dossiers apparurent.
Photographies.
Listes.
Montants.
Noms de détenues.
Noms de surveillants.
Des numéros de téléphone.
Des images prises dans les couloirs.
Puis une vidéo.
Brandi apparaissait.
Elle filmait discrètement avec un téléphone.
On voyait Legrand remettre un sachet à une détenue.
Une autre séquence montrait une caisse ouverte.
Des médicaments.
Puis des enveloppes d’argent.
Samira murmura :
— C’est énorme.
Vera continuait de regarder.
Un fichier portait le prénom Inès.
Elle l’ouvrit.
Adresse.
Lieu de travail.
Numéro de plaque.
Vera recula.
— Non.
Nadia posa une main sur son bras.
— Ils ont tout.
Samira murmura :
— Brandi avait accumulé les preuves.
Vera comprit soudain.
— Elle voulait sortir.
— De quoi ?
— Du réseau.
— Et ils ont essayé de la tuer.
Nadia hocha la tête.
— Et maintenant ils pensent que t’as la clé.
Vera regarda l’écran.
À ce moment-là, la porte de l’atelier s’ouvrit.
Surveillante Legrand.
Elle regarda les trois femmes.
Puis l’écran.
Son visage changea.
— Éloignez-vous de l’ordinateur.
Personne ne bougea.
Legrand posa la main sur sa radio.
Vera retira lentement la clé USB.
— Donne-moi ça.
— Non.
Legrand s’approcha.
— Diallo, tu viens déjà de passer cinq jours au disciplinaire.
— Vous avez menacé ma sœur.
Legrand s’arrêta.
Nadia retint son souffle.
— Je sais pas de quoi tu parles.
Vera leva la photographie.
— Vous reconnaissez ça ?
Legrand devint livide.
Puis tout se passa très vite.
Elle attrapa Vera.
Vera recula.
Nadia cria.
Samira frappa l’alarme murale.
Legrand tenta d’arracher la clé.
Vera la repoussa.
Pas un coup.
Juste assez pour se dégager.
Des surveillants arrivèrent.
Madame Caron avec eux.
Legrand cria immédiatement :
— Elles ont piraté un poste !
Vera tendit la clé à Caron.
— Regardez ça.
Legrand cria :
— Ne la prenez pas !
Et ce fut cette phrase qui la condamna.
Madame Caron la regarda.
Longuement.
Puis prit la clé.
— Legrand, vous me donnez votre radio.
— Madame…
— Maintenant.
Le visage de la surveillante s’effondra.
Quelques heures plus tard, l’établissement était en état d’alerte interne.
La police judiciaire entra.
Des bureaux furent perquisitionnés.
Deux surveillants furent suspendus.
Une troisième personne arrêtée à l’extérieur.
Mais Legrand n’était pas le sommet.
Elle n’était qu’un relais.
Et lorsque Vera demanda si sa sœur était en sécurité, le policier qui l’interrogeait répondit :
— Nous avons envoyé une patrouille chez elle.
Vera ferma les yeux.
— Elle sait ?
— Pas encore tout.
— Je peux lui parler ?
Le policier hocha la tête.
Quelques minutes plus tard, Vera entendit la voix d’Inès.
— Vera ?
Sa gorge se serra.
— T’es chez toi ?
— Oui. Il y a des policiers en bas. Qu’est-ce qui se passe ?
— Écoute-moi. Pars quelques jours chez tante Mariam.
— Pourquoi ?
— Fais-le.
— Vera…
— S’il te plaît.
Silence.
Puis Inès répondit :
— D’accord.
Vera ferma les yeux.
Sa promesse de ne plus jamais mêler sa sœur à ses problèmes venait de voler en éclats.
Et pourtant, pour la première fois depuis son arrivée, elle n’avait aucune envie de frapper qui que ce soit.
Elle voulait comprendre.
Qui dirigeait le réseau ?
Pourquoi Brandi avait-elle tout enregistré ?
Et surtout…
pourquoi Brandi avait-elle choisi Vera ?
PARTIE 3 — CE QUE BRIGITTE CACHait
Brandi revint en détention trois semaines plus tard.
Pas dans la cour.
Pas encore.
Elle était placée à l’infirmerie sécurisée.
Crâne rasé sur une petite zone.
Sutures près de la tempe.
Bras gauche maintenu contre le corps.
Madame Caron convoqua Vera.
— Morel veut vous voir.
Vera fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Elle refuse de parler aux enquêteurs tant qu’elle ne vous a pas vue.
— C’est pas mon problème.
Caron la regarda.
— Peut-être que si.
Quelques minutes plus tard, Vera entra dans une petite salle médicale.
Brandi était assise.
Sans son assurance habituelle.
Elle paraissait plus petite.
Plus vieille.
Elle regarda les baskets de Vera.
Toujours les mêmes.
— Tu les as gardées.
Vera resta debout.
— T’as failli mourir et c’est ça que tu remarques ?
Brandi eut un léger sourire.
— Elles te vont bien.
— Pourquoi tu voulais me les prendre ?
Brandi regarda le sol.
— Pour voir.
— Voir quoi ?
— Si t’étais comme les autres.
Vera croisa les bras.
— C’est-à-dire ?
— Si tu pliais.
— Et ?
Brandi releva les yeux.
— Non.
Silence.
Vera s’assit finalement.
— Qui t’a frappée ?
Brandi détourna le regard.
— Un mec.
Vera fronça les sourcils.
— Un homme dans une prison pour femmes ?
— Il faisait les livraisons techniques.
— Nom ?
— Yacine Borel.
— Il travaillait avec Legrand ?
— Oui.
— Pourquoi t’as commencé à enregistrer ?
Brandi resta silencieuse.
Vera attendit.
Puis Brandi murmura :
— Ma fille.
Vera se figea.
— T’as une fille ?
— Seize ans.
Vera n’avait jamais entendu personne en parler.
Brandi continua :
— Quand je suis arrivée ici, j’avais une dette dehors.
— Drogue ?
— Oui.
— Legrand le savait.
— Elle savait tout.
Brandi serra les mâchoires.
— Elle m’a proposé de faire circuler des trucs. Médicaments. Téléphones. Parfois de la coke.
— Et tu as accepté.
— Oui.
Vera ne la jugea pas.
Brandi le remarqua.
— Tu vas rien dire ?
— À quoi ça servirait ?
Brandi eut un rire amer.
— J’ai commencé à bien gagner.
— Jusqu’à quoi ?
Le visage de Brandi se ferma.
— Ils sont allés voir ma fille.
Vera comprit.
— Pour te tenir.
Brandi hocha la tête.
— Yacine l’a suivie après le lycée. Il m’a envoyé une photo.
Vera sentit un frisson.
Exactement comme Inès.
— Alors j’ai commencé à garder des preuves.
— Pourquoi ne pas avoir parlé à la police ?
— Parce que deux surveillants étaient dedans. Peut-être plus.
— Et Caron ?
— Je savais pas si je pouvais lui faire confiance.
Vera regarda Brandi.
— Pourquoi moi ?
Brandi eut un petit rire.
— Parce que t’es arrivée et que t’as dit non.
Vera resta silencieuse.
— Tout le monde ici me disait oui.
Brandi regarda ses mains.
— Même quand je faisais de la merde.
Puis elle leva les yeux.
— Toi, t’as dit non pour une paire de baskets.
Vera souffla.
— Donc tu t’es dit que j’étais digne de confiance ?
— Non.
Brandi sourit faiblement.
— Je me suis dit que t’étais assez conne pour pas avoir peur.
Vera eut malgré elle un petit rire.
Brandi redevint sérieuse.
— Et après, j’ai entendu parler de toi.
— Quoi ?
— Ton dossier.
Vera se raidit.
— Comment ?
— Legrand avait accès à des trucs.
— Et ?
— T’as pris quatre ans alors que t’aurais pu balancer des noms et prendre moins.
Vera ne répondit pas.
— Pourquoi ?
— Parce que ma sœur aurait été en danger.
Brandi hocha lentement la tête.
— Voilà.
Un silence passa entre elles.
Deux femmes.
Deux sœurs ou filles menacées.
Deux dettes différentes.
Une même peur.
Vera demanda :
— Qui est au-dessus de Legrand ?
Brandi regarda la porte.
Puis murmura :
— Farid Mansour.
Vera connaissait ce nom.
Tout Marseille le connaissait.
Pas officiellement comme criminel.
Officiellement, Mansour gérait une société de sécurité privée et plusieurs boîtes de nuit.
Officieusement, son nom circulait autour de trafics.
— Il est dehors ?
— Oui.
— Pourquoi il s’intéresse à cette prison ?
— Parce que certaines détenues travaillent encore pour lui.
— Et les médicaments ?
— Ça rapporte. Mais c’est pas le plus important.
Vera fronça les sourcils.
— Alors quoi ?
Brandi baissa la voix.
— Des informations.
— Sur quoi ?
— Les dossiers de certaines détenues.
Adresses.
Familles.
Témoins.
Comptes bancaires.
Vera comprit.
— Il vend les infos.
Brandi hocha la tête.
— Ou il les utilise pour faire pression.
— Combien de femmes ?
— Beaucoup.
— Tu as des preuves contre Mansour ?
Brandi regarda la clé USB que Vera avait remise à la police.
— Pas assez.
— Alors pourquoi il a essayé de te tuer ?
— Parce que j’avais autre chose.
Vera la fixa.
— Quoi ?
Brandi baissa la voix.
— Un téléphone.
— Où ?
— Caché.
— Où ?
— Pas ici.
— Alors ?
Brandi regarda Vera.
— Ma fille l’a.
— Tu lui as envoyé ?
— Avant qu’ils me frappent.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
— Un enregistrement avec Mansour.
Vera inspira.
— Il faut le donner aux flics.
— Ma fille a peur.
— Normal.
— Elle me fait plus confiance.
Le visage de Brandi se brisa légèrement.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle sait ce que j’ai fait.
Vera ne dit rien.
Brandi murmura :
— Elle m’a dit que j’étais devenue quelqu’un qu’elle ne reconnaissait plus.
Vera pensa immédiatement à Inès.
À la nuit de son arrestation.
Aux mots de sa sœur.
Je t’avais dit de sortir de ça.
Elle regarda Brandi.
— Tu veux quoi de moi ?
— Que tu lui parles.
Vera eut un rire sec.
— Moi ?
— T’es la seule personne ici à qui je fais confiance.
— Après avoir essayé de me voler ?
— J’ai évolué.
Vera secoua la tête.
Mais elle accepta.
L’appel fut organisé avec les enquêteurs.
La fille de Brandi s’appelait Maëlys.
Sa voix était froide.
— Je veux pas parler à ma mère.
Vera répondit :
— Je suis pas ta mère.
— Je sais qui vous êtes.
— Alors tu sais pourquoi j’appelle.
— Elle vous utilise aussi ?
Vera resta silencieuse une seconde.
— Probablement.
Maëlys sembla surprise.
— Quoi ?
— Ta mère est pas facile.
Un silence.
Puis un petit rire échappa à l’adolescente.
Vera continua :
— Mais elle a pris des risques pour te protéger.
— Elle vendait de la drogue en prison.
— Oui.
— Elle a fait du mal à des gens.
— Oui.
— Alors arrêtez de la défendre.
Vera répondit calmement :
— Je la défends pas.
Silence.
— Je te dis juste qu’une personne peut avoir fait beaucoup de mauvaises choses et décider d’arrêter.
Maëlys ne répondit pas.
Vera continua :
— Le téléphone que tu as peut empêcher d’autres familles d’être menacées.
— Et après ?
— Après, ta mère devra assumer.
— Elle va avoir une peine en plus.
— Peut-être.
— Vous trouvez ça juste ?
Vera regarda Brandi derrière la vitre.
— Oui.
Brandi baissa les yeux.
Vera reprit :
— Mais elle sera vivante.
Long silence.
Puis Maëlys demanda :
— Et vous ?
— Moi quoi ?
— Vous avez une fille ?
— Une sœur.
— Vous l’avez déçue ?
Vera sourit tristement.
— Beaucoup.
— Elle vous parle encore ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Vera répondit :
— Parce que je lui ai enfin arrêté de mentir.
Maëlys resta silencieuse.
Puis dit :
— Je vais donner le téléphone.
L’enregistrement fut remis à la police le lendemain.
Cette fois, les preuves étaient solides.
Farid Mansour y parlait clairement de paiements, de surveillants, d’informations obtenues dans la prison.
Une vaste opération fut lancée.
Plusieurs arrestations suivirent.
Legrand fut mise en examen.
Yacine Borel aussi.
Mansour fut arrêté à Cassis alors qu’il tentait de quitter la région.
Dans la prison, l’ambiance changea.
Les fouilles augmentèrent.
La direction fut inspectée.
Deux cadres furent mutés.
Madame Caron fut finalement innocentée de toute implication.
Mais pour Brandi, il restait une question.
Elle avait participé au réseau.
Elle devait répondre de ses actes.
Quelques semaines plus tard, elle comparut devant une commission disciplinaire.
Vera fut appelée comme témoin.
Brandi la regarda entrer.
La présidente demanda :
— Madame Diallo, Madame Morel vous a-t-elle menacée ?
Vera répondit :
— Oui.
— Agressée ?
— Oui.
— Pourquoi avez-vous refusé de la dénoncer lors du premier incident ?
Vera réfléchit.
— Parce qu’à l’époque, je pensais que ça concernait seulement elle et moi.
— Et aujourd’hui ?
Vera regarda Brandi.
— Aujourd’hui je pense qu’elle essayait de survivre de la mauvaise manière.
Brandi baissa les yeux.
La sanction tomba.
Quatre mois supplémentaires liés aux faits internes.
Mais sa coopération avec la justice fut prise en compte dans une autre procédure.
Elle ne sortit pas immédiatement.
Elle n’était pas blanchie.
Mais elle avait une chance.
Une vraie.
Le lendemain, dans la cour, Brandi revint pour la première fois.
Les détenues s’écartèrent.
Mais différemment.
Pas par peur.
Par curiosité.
Brandi s’arrêta face à Vera.
Elle regarda ses baskets.
Puis dit :
— Elles sont toujours moches.
Vera sourit.
— Tu veux les essayer ?
Brandi éclata de rire.
— Non.
Puis son visage devint sérieux.
— Merci.
Vera haussa les épaules.
— Me remercie pas.
— Pourquoi ?
— Fais mieux.
Brandi hocha la tête.
— Je vais essayer.
Vera la regarda.
— C’est plus dur que de faire peur aux gens.
— Je sais.
Brandi s’éloigna.
Nadia arriva.
— J’aurais jamais cru voir ça.
— Quoi ?
— Brandi dire merci.
Vera s’appuya contre le grillage.
— Les miracles existent.
Nadia sourit.
Mais Vera savait qu’elle n’avait encore rien gagné.
Parce qu’il lui restait dix-neuf mois de peine.
Dix-neuf mois pour devenir quelqu’un qu’Inès pourrait regarder sans peur.
Et surtout…
une audience de libération conditionnelle approchait.
PARTIE 4 — SORTIR AUTREMENT
Un an passa.
Puis presque un deuxième.
Dans une prison, le temps ne se mesure pas seulement en jours.
Il se mesure en portes.
En repas.
En appels.
En dates entourées sur un calendrier.
En voix qu’on attend au téléphone.
Vera changea.
Pas physiquement.
Ses tatouages étaient toujours là.
Son calme aussi.
Mais quelque chose s’était adouci.
Elle avait commencé à travailler à l’atelier sportif.
D’abord comme aide.
Puis elle avait obtenu l’autorisation d’encadrer des séances de boxe sans contact.
Une éducatrice lui avait proposé.
Vera avait refusé.
— Mauvaise idée.
— Pourquoi ?
— Parce que la boxe m’a appris à frapper.
L’éducatrice avait répondu :
— Ou peut-être qu’elle t’a appris à contrôler.
Cette phrase était restée.
Alors Vera avait accepté.
Les premières séances furent catastrophiques.
— Je veux frapper quelqu’un, avait dit Nadia.
— Non.
— Alors à quoi ça sert ?
— À apprendre à pas le faire.
Peu à peu, les séances devinrent populaires.
Même Brandi participa.
La première fois qu’elle enfila des gants, elle demanda :
— Je peux te mettre un coup ?
— Non.
— Même petit ?
— Non.
— C’est nul.
Mais elle revint.
Maëlys avait recommencé à lui écrire.
Pas beaucoup.
Une lettre toutes les deux ou trois semaines.
Puis un appel.
Puis une visite.
Après sa première visite, Brandi resta assise seule pendant presque une heure.
Vera la trouva près du mur.
— Ça va ?
Brandi regarda droit devant.
— Elle m’a prise dans ses bras.
Vera sourit.
— C’est bien.
Brandi essuya rapidement ses yeux.
— Répète ça et je te tue.
— Très émouvant.
Brandi rit.
Puis demanda :
— Ta sœur vient quand ?
— Dimanche.
— Tu stresses ?
— Non.
— Menteuse.
Vera sourit.
Inès venait plus souvent depuis l’affaire Mansour.
Leur relation n’était pas redevenue ce qu’elle était avant.
Elle était devenue autre chose.
Plus honnête.
Lors d’une visite, Inès lui demanda :
— Tu sais ce que tu vas faire quand tu sortiras ?
— Travailler.
— Où ?
— Je sais pas.
— La salle où tu boxais cherche quelqu’un.
Vera fronça les sourcils.
— Tu leur as parlé ?
— Oui.
— Inès…
— Ils veulent développer des cours pour adolescentes.
Vera resta silencieuse.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu sais ce que ça coûte quand personne ne te dit non au bon moment.
Vera regarda sa sœur.
— C’est violent comme argument.
— C’est vrai.
Quelques mois plus tard, Vera reçut une convocation.
Audience de libération conditionnelle.
Elle relut le papier plusieurs fois.
Mireille sourit depuis son lit.
— T’as peur ?
— Oui.
— Première fois que je t’entends le dire.
Vera plia le document.
— Y a une première fois pour tout.
Le jour de l’audience, Vera portait toujours son uniforme bordeaux.
Ses baskets gris clair, en revanche, n’étaient plus neuves.
Les semelles étaient usées.
Le tissu taché.
Elles avaient traversé deux étés, plusieurs sanctions, des centaines de promenades.
La magistrate parcourut son dossier.
— Madame Diallo, votre comportement s’est considérablement amélioré.
— Oui.
— Vous avez pourtant commencé votre peine avec plusieurs incidents.
— Oui.
— Comment l’expliquez-vous ?
Vera réfléchit.
— J’essayais encore de gagner toutes les confrontations.
— Et maintenant ?
Vera regarda ses mains.
— Maintenant, j’essaie surtout de savoir lesquelles ne valent pas la peine d’avoir lieu.
La magistrate nota quelque chose.
— Vous avez participé à une enquête importante.
— Oui.
— Vous avez été menacée.
— Oui.
— Votre sœur aussi.
— Oui.
— Pourquoi ne pas avoir utilisé la violence ?
Vera sourit légèrement.
— J’en avais envie.
Quelques personnes sourirent.
Puis elle redevint sérieuse.
— Mais j’avais promis.
— À qui ?
— À ma sœur.
La magistrate leva les yeux.
— Et cette promesse était suffisante ?
Vera réfléchit.
— Au début, oui.
Elle regarda droit devant elle.
— Maintenant, j’essaie de le faire pour moi aussi.
Trois semaines plus tard, la décision arriva.
Libération conditionnelle accordée.
Vera lut la phrase.
Puis relut.
Mireille l’observait.
— Alors ?
Vera leva les yeux.
— Je sors.
Mireille sourit.
— Quand ?
— Dans douze jours.
Vera pensa immédiatement à Inès.
Elle appela.
— Allô ?
— C’est moi.
— Quoi ?
Vera ne répondit pas tout de suite.
Inès comprit.
— Non…
Vera sourit.
— Si.
Un cri traversa le téléphone.
Vera éloigna le combiné.
— T’es folle.
— Tu sors ?
— Oui.
Inès pleurait.
— Je viens te chercher.
— Évidemment.
Le dernier matin, Vera rangea ses affaires.
Quelques vêtements.
Des lettres.
La photographie de sa sœur.
Et les baskets.
Mireille la regarda.
— Tu les gardes ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Vera sourit.
— Longue histoire.
Dans la cour, plusieurs femmes l’attendaient.
Nadia.
Samira.
Mireille.
Et Brandi.
Brandi s’approcha.
— Alors c’est aujourd’hui.
— Oui.
— T’as intérêt à pas revenir.
— C’est le plan.
Brandi regarda les baskets.
— Finalement, je les veux.
Vera éclata de rire.
— Trop tard.
Puis Brandi devint sérieuse.
— Maëlys vient dimanche.
— Bien.
— Elle m’a dit qu’elle veut que je vive avec elle quand je sortirai.
Vera hocha la tête.
— Alors fais en sorte de mériter qu’elle te le redemande.
Brandi sourit.
— Toujours agréable.
Elle tendit la main.
Vera la regarda.
Puis la prit.
Brandi la tira brusquement contre elle.
Une étreinte rapide.
Puissante.
— Merci, murmura-t-elle.
Vera répondit :
— Arrête.
Brandi la lâcha.
— Tu vas faire quoi dehors ?
— Donner des cours de boxe.
Brandi éclata de rire.
— Toi ?
— Oui.
— À des enfants ?
— Des ados.
— Les pauvres.
Vera sourit.
Puis elle traversa le dernier couloir.
Une porte.
Une autre.
Un contrôle.
Des signatures.
Puis enfin la grande porte extérieure.
La lumière était différente.
Elle le remarqua immédiatement.
Pas parce que le soleil était plus fort.
Parce qu’il n’y avait plus de grillage devant.
Inès attendait.
Elle était adossée à une petite voiture.
Quand elle vit Vera, elle ne bougea pas pendant une seconde.
Puis elle courut.
Vera lâcha son sac.
Inès se jeta contre elle.
— T’es là.
Vera ferma les yeux.
— Oui.
— Pour de vrai.
— Oui.
Inès recula.
Elle regarda les chaussures.
— Sérieusement ?
— Quoi ?
— T’as encore ces baskets ?
Vera éclata de rire.
— Elles ont une valeur sentimentale.
— Elles sont dégueulasses.
— Merci.
Elles montèrent dans la voiture.
Sur la route, Marseille apparaissait au loin.
Le ciel clair.
Les collines sèches.
La mer.
Vera regardait tout comme si elle le voyait pour la première fois.
Inès demanda :
— T’as faim ?
— Oui.
— On va manger chez maman.
Vera sourit.
— Elle a fait quoi ?
— Tout.
— Ça veut dire quoi ?
— Tout ce que t’aimes.
Vera baissa la vitre.
L’air chaud entra.
Pas d’odeur de béton fermé.
Pas de grillage.
Juste Marseille.
Quelques semaines plus tard, Vera commença à travailler dans une petite salle de boxe du quinzième arrondissement.
Le premier groupe comptait neuf adolescentes.
Certaines venaient de foyers.
D’autres de quartiers difficiles.
Certaines avaient déjà connu les commissariats.
Une fille de seize ans appelée Lina arriva en retard le premier jour.
Elle posa son sac.
— J’ai pas envie d’être là.
Vera répondit :
— Moi non plus.
Lina fronça les sourcils.
— Pourquoi vous êtes là alors ?
— Parce que parfois on reste à un endroit jusqu’à comprendre pourquoi on devait y être.
Lina leva les yeux au ciel.
— C’est nul.
Vera sourit.
— Mets tes gants.
Deux mois plus tard, Lina ne ratait plus un entraînement.
Un soir, après le cours, elle demanda :
— Madame ?
Vera se retourna.
— M’appelle pas madame.
— Vera.
— Oui ?
— Comment on fait quand quelqu’un veut toujours nous humilier ?
Vera resta silencieuse.
Elle pensa immédiatement à la cour.
Au soleil.
Au grillage.
À Brandi.
Aux baskets.
— Tu veux la réponse facile ou la vraie ?
— La vraie.
Vera s’assit sur le bord du ring.
— La vraie, c’est que parfois tu dois te défendre.
Lina hocha la tête.
— Mais se défendre, ça veut pas toujours dire frapper.
— Alors quoi ?
Vera réfléchit.
— Parfois ça veut juste dire dire non.
Lina sourit légèrement.
— C’est tout ?
— Non.
Vera regarda ses vieilles baskets.
— Après, faut être prête à tenir le non.
Un an plus tard, Brandi sortit à son tour.
Vera ne le savait pas.
Un samedi matin, alors qu’elle ouvrait la salle, quelqu’un frappa à la porte.
Elle se retourna.
Brandi.
Plus mince.
Cheveux détachés.
Jean.
Chemise blanche.
À côté d’elle, une adolescente.
Maëlys.
Vera resta immobile.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
Brandi sourit.
— Je voulais voir si t’avais enfin changé de chaussures.
Vera baissa les yeux.
Même paire.
Encore plus usée.
— Jamais.
Maëlys éclata de rire.
Brandi regarda la salle.
— J’ai trouvé un boulot.
— Où ?
— Cuisine collective.
— Bien.
— Et Maëlys voulait faire de la boxe.
Vera regarda l’adolescente.
— Sérieusement ?
Maëlys hocha la tête.
— Ma mère dit que vous êtes la seule personne qui a réussi à lui fermer sa gueule.
Vera regarda Brandi.
— Elle ment.
— Rarement.
Vera sourit.
— Entre.
Brandi hésita.
— Moi aussi ?
Vera ouvrit davantage la porte.
— Oui.
Quelques minutes plus tard, la salle se remplit.
Lina arriva.
Puis les autres.
Musique basse.
Cordes à sauter.
Gants.
Rires.
Brandi resta près du mur.
— C’est bizarre.
— Quoi ?
— Te voir ici.
Vera regarda les jeunes filles.
— Moi aussi.
Brandi baissa les yeux vers les baskets.
— Tu sais que tout a commencé à cause de ça ?
Vera sourit.
— Non.
— Si.
— Non.
Brandi fronça les sourcils.
— J’allais te les prendre.
— Tu voulais surtout savoir si j’allais plier.
Brandi resta silencieuse.
Puis hocha la tête.
— Peut-être.
Vera regarda Maëlys enfiler ses premiers gants.
— Finalement, c’est bien que je t’aie dit non.
Brandi sourit.
— Ouais.
Elle regarda sa fille.
Puis murmura :
— C’est probablement la meilleure chose qu’on m’ait dite depuis longtemps.
Vera resta silencieuse.
Quelques secondes plus tard, Lina appela :
— Vera !
— Quoi ?
— Elle met mal ses bandes !
Maëlys protesta :
— C’est la première fois !
Vera s’approcha.
— Montre.
Brandi resta derrière.
Elle regardait sa fille.
Puis Vera.
Puis la salle.
Son visage s’apaisa.
Dehors, le soleil de Marseille frappait encore fort.
Mais cette fois, il éclairait des fenêtres ouvertes.
Pas des murs.
Pas du barbelé.
Pas une cour fermée.
Vera se pencha pour refaire les bandes de Maëlys.
La jeune fille remarqua ses chaussures.
— Elles sont vraiment vieilles.
Vera sourit.
— Fais attention.
— Pourquoi ?
Elle se redressa.
— Y a des gens qui se sont battus pour elles.
Brandi éclata de rire.
— Une personne.
Vera la regarda.
— Et elle a perdu.
Brandi leva les mains.
— Ça, c’est ta version.
Les filles rirent.
Et pour la première fois, l’histoire des baskets n’était plus une menace.
C’était devenu un souvenir.
Celui d’un jour où deux femmes enfermées avaient cru qu’il fallait dominer ou se soumettre.
Avant de découvrir qu’il existait une troisième possibilité.
Changer.
Vera regarda Inès entrer au fond de la salle avec deux cafés.
Elle sourit.
Puis se retourna vers les adolescentes.
— Allez.
Elle frappa dans ses mains.
— On recommence.
Personne ici n’avait oublié son passé.
Ni Vera.
Ni Brandi.
Mais aucune des deux n’y vivait encore.
Et parfois, c’était peut-être cela, la vraie liberté.
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Pas seulement franchir une porte.
Mais réussir à ne plus devenir la personne qu’on avait été derrière elle.